L’Entretien

Jean-Marc Chaumet est Agroéconomiste à l’Institut de l’Élevage (Idele) et spécialiste de la Chine. Il est également membre du comité de rédaction du Déméter.

« La Chine est déficitaire en produits alimentaires avec la rive nord, qui lui vend des alcools, des produits animaux, des céréales… mais également des fruits ».

La Chine trace les nouvelles routes de la soie avec le plan d’investissement qu’elle a lancé pour développer ses relations commerciales. Cela étant, a-t-elle besoin d’importer des produits agroalimentaires ?
La Chine est un grand pays agricole : 1er producteur mondial de riz, de blé, de viande porcine, de viande ovine, de pomme de terre de pomme, de fraise…2ème producteur mondial de volaille, de maïs, de viande bovine…
Alors que l’Empire du Milieu a pratiquement toujours compté sur ses propres forces pour nourrir sa population, il est devenu au XXe siècle et surtout depuis une quinzaine d’années importateur net de produits agricoles et alimentaires, avec un déficit commercial de près de 60 milliards de dollars en 2018.

Cinq grands facteurs expliquent l’envolée des importations :
• Le manque de ressources naturelles : la Chine doit nourrir 19% de la population mondiale (1,4 milliards d’habitants) avec moins de 9% des terres arables. La Chine possède 0,09 ha de terre agricole par habitant, bien moins que la moyenne mondiale qui se fixe à environ 0,24 ha/hab. En outre, le développement industriel comme le développement agricole basé sur l’intensification, ont mené à la pollution des terres et des eaux, réduisant encore les ressources disponibles.
• Les prix élevés : l’augmentation du coût de la main d’œuvre, du prix des contrats foncier, la petite taille des exploitations (0,7 ha en moyenne), l’instauration de prix minimums sur certaines productions comme les céréales…expliquent que les prix chinois sont souvent supérieurs à ceux pratiqués sur le marché mondial.
• La qualité des produits : des problèmes sanitaires liés aux processus de production éclatent à intervalles réguliers en Chine et tirent les importations de certains produits étrangers, réputés plus sûrs, comme les poudres de lait infantiles.
  Le manque de produits spécifiques et de savoir-faire : les importants volumes produits par la Chine ne correspondent pas toujours à la demande des consommateurs. Ainsi, 1er producteur mondial de blé, le pays est néanmoins contraint d’acheter du blé panifiable pour satisfaire la consommation de pain et viennoiseries en plein essor.
• La curiosité des consommateurs chinois, surtout urbains, pour des produits nouveaux et sains.
Si les importations chinoises de soja (2/3 du commerce international) sont connues, la Chine est également devenue le 1er importateur mondial de produits laitiers, de viande bovine, de viande ovine…

Ces nouvelles routes de la soie aideront-elles la chine à se nourrir ?
L’initiative des routes de la soie lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping a pris une ampleur considérable. Le projet englobe aujourd’hui, 60% de la population mondiale, 30% du PIB et plus du tiers du commerce international. Presque toutes les régions du monde sont intégrées, de l’Afrique à l’Océanie, en passant par le Moyen-Orient, l’Europe et l’Amérique du Sud.
Il doit répondre à plusieurs objectifs. Tout d’abord, un but stratégique pour former de nouvelles alliances politiques et diplomatiques qui rompront le relatif isolement du pays sur la scène internationale. Ensuite, un objectif de politique intérieur, à travers le développement économique des provinces de l’Ouest du pays (Xinjiang, Tibet, Qinghai), avec l’idée sous-jacente de renforcer leur stabilité sociale et politique.
L’enjeu économique constitue le 3ème volet de ce projet. A travers la construction d’infrastructure, le pays cherche à trouver de nouveaux débouchés pour exporter ses surcapacités industrielles. Mais il aspire également à acquérir des matières premières, énergétiques comme agricoles. Les investissements dans les ports, les routes, les parcs agro-industriels, la mise en valeur de terres… répondent à l’appétit chinois. Si la Chine cherche à satisfaire sa demande intérieure, en facilitant le commerce, elle cherche également à sécuriser les flux pour réduire sa dépendance alimentaire, synonyme pour ses dirigeants, de vulnérabilité dans son ascension politique et économique. Dans l’histoire chinoise, maîtriser son approvisionnement agricole était une source de richesse et de stabilité et une condition de puissance d’un État et donc de sa survie. Les achats/locations de terres, les investissements dans les entreprises de transformation répondent à cette stratégie.

Quel rôle va jouer le bassin méditerranéen dans le développement de ces nouvelles routes de la soie ?
Dans le domaine alimentaire, la diversité du bassin méditerranéen nécessite de distinguer la rive nord de la rive sud. Avec cette dernière, la Chine affiche un excédent commercial agricole, pourvoyant les pays en thé, graines de tournesol, arachide… Mais la Chine est, depuis quelques années, importatrice nette de fruits avec cette région, notamment d’oranges, pamplemousses, fraises congelées… La Chine semble donc avoir trouvé là une source d’approvisionnement en fruits.
A l’inverse, l’Empire du Milieu est déficitaire en produits alimentaires avec la Rive nord, qui lui vend des alcools, des produits animaux (viandes et produits laitiers), des céréales… mais également des fruits (oranges, citrons, kiwis…). La rive nord se trouve en outre sur le tracé de la route ferroviaire, partant de Chine et reliant l’Allemagne, la France et l’Espagne.

La France a-t-elle des atouts agricoles à faire valoir dans ses relations commerciales avec la Chine ?
La France est le 8ème fournisseur de la Chine en produits agroalimentaire. Elle compte sur ses alcools (vins et cognac), ses produits laitiers, sa viande porcine et son orge pour assurer un excédent commercial avec l’Empire du Milieu. En alcools et en produits laitiers, l’image de la France est associée au haut de gamme et à la qualité, touchant la classe moyenne urbaine. Enfin, le marché chinois s’est ouvert au 2ème semestre 2018 à la viande bovine française, laissant espérer un démarrage des flux dès cette année.

Propos recueillis par Michel Bru

A lire : La Chine au risque de la dépendance alimentaire par Jean-Marc Chaumet et Thierry Pouch – Presses Universitaires de Rennes. En vente sur technipel.idele.fr

L’entretien

Quentin Mathieu est économiste. Il est chargé de missions à l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture. Il est membre du comité de rédaction du Déméter. 

« Il serait enfin temps (…) que l’Europe renoue réellement avec son objectif de protection et de promotion de son agriculture. »

Le prochain budget pluriannuel 2021-2027 de la PAC est en recul de 5 % sur proposition de la Commission européenne. Comment analysez-vous cette situation qui montre que l’agriculture n’est plus vraiment une priorité pour Bruxelles ?

Tout d’abord, cette baisse du budget de la prochaine PAC est certainement sous-évaluée. En effet, cette baisse de 5 % est calculée en monnaie courante. Hors un calcul en monnaie constante, en tenant compte de l’hypothèse d’une inflation de 2 % en moyenne par an, nous donne une baisse de 11 % dès 2021.

Cette amputation du budget de la PAC, sous couvert de la sortie prochaine du Royaume-Uni, traduit le manque d’ambition de l’Europe pour son agriculture. Alors que les autres puissances agricoles travaillent à la défense, si ce n’est à la hausse de leurs budgets agricoles, ce nouveau recul des moyens engagés par Bruxelles est un nouveau camouflet quant aux objectifs originaux de la politique agricole commune. Dorénavant, l’accent est mis sur la défense et le contrôle des migrations, alors que la sécurité alimentaire et la compétitivité des exploitations européennes n’ont jamais été autant malmenées. Ce constat met également en lumière le désintérêt de la population européenne pour son agriculture, dont le modèle de production est contesté, plus particulièrement sur son aspect environnemental et du respect du bien-être animal.

Pour ma part, le point le plus inquiétant est certainement l’absence d’ambition internationale de notre politique agricole commune, dont les décideurs européens s’obstinent désormais à son verdissement sans prêter attention à l’importance de l’agriculture dans la géo-économie mondiale. L’agriculture est un secteur stratégique pour la paix et la stabilité sociale dans de nombreux pays en situation de sismicité alimentaire. La PAC eut été un levier important pour promouvoir notre modèle et tirer profit de nos avantages comparatifs, tout en diffusant la paix, du moins tout en participant à maintenir des équilibres politico-sociaux souvent très fragiles dans les pays du sud. La poursuite de ce retrait sur la scène agricole internationale est un bien mauvais signal envoyé quant à la défense de nos agriculteurs et de nos intérêts.

Quelles vont être les conséquences pour l’agriculture française dont la puissance est par ailleurs de plus en plus contestée par la multiplication des accords de libre-échange négociés par l’Europe ?

Irrémédiablement, la baisse du budget PAC va contribuer à fragiliser l’agriculture française en continuant de livrer nos exploitations à une concurrence accrue, aussi bien à l’extérieur de ses frontières qu’en son propre sein. La transition d’une PAC protectrice à une PAC concurrentielle se poursuit, en réduisant d’avantage les filets cde sécurité qui avaient été créés pour protéger les exploitations de la volatilité des marchés et des aléas économiques. On a bien vu les conséquences désastreuses de la fin des quotas laitiers qui ont plongé l’Europe laitière dans une profonde crise structurelle, et l’histoire semble de nouveau se répéter pour le secteur sucrier.

Non content de poursuivre ce travail de sape, les décideurs européens s’évertuent à ouvrir nos marchés à la concurrence étrangère. Mais comment prétendre défendre notre agriculture tout en ouvrant les négociations avec des pays dont le fossé est évident en termes de compétitivité et de normes ? Le Brésil et l’Argentine ont fait de la variable agricole un véritable atout pour dynamiser leurs échanges commerciaux. Leur capacité à capter chaque année de nouvelles parts de marché, grâce à leur compétitivité prix et des politiques économiques à l’avantage de leurs exportations, montrent leur volonté de contester l’hégémonie des puissances agricoles occidentales.

Dans le même temps, la Commission européenne a ouvert les négociations avec les pays du Mercosur, avec en guise d’échange une promesse d’ouverture du marché agricole européen. Par exemple, le chiffre de 100 000 tonnes de viandes bovines de contingent d’importations exonérés de droit de douane avait été évoqué, montrant à quel point la Commission utilise l’agriculture non comme un outil stratégique, mais telle une simple monnaie d’échange.

Nous pouvons aussi évoquer le CETA, même si les impacts sur l’agriculture européenne sont très modérés depuis sa ratification. Sans oublier les discussions en cours avec les pays océaniens que sont l’Australie et la Nouvelle-Zélande, deux acteurs majeurs dans le commerce international de produits agricoles.

Mais c’est surtout la superposition de ces accords ou de ces projets d’accords qui doit nous inquiéter. Mis bout à bout, la pression concurrentielle qui s’exercerait sur les exploitations européennes, et plus particulièrement françaises, porterait un préjudice économique notable.

Dans le futur accord commercial entre la Chine et les États-Unis, il y a un volet agricole. Cet accord va-t-il, selon vous, menacer l’Europe agricole ?

L’engagement de la Chine à importer des produits agricoles américains ne devrait pas significativement bouleverser les équilibres commerciaux entre les deux pays. Les modalités de cet accord prévoient que la Chine importe des denrées américaines pour 30 milliards de dollars supplémentaires, en sachant que la valeur des importations chinoises de produits agricoles américains s’élevait à 24,2 milliards de $ en 2017. La guerre commerciale engagée par Donald Trump et les mesures de rétorsions commerciales imposées par la Chine en réponse ont contribué à réduire ces flux d’importations à 16,2 milliards de $ en 2018. A savoir que 60 % de ces importations sont composées de graines oléagineuses, en particulier du soja dont la Chine capte les trois-quarts des flux commerciaux internationaux.

On voit mal comment la Chine pourrait autant augmenter et en si peu de temps ses importations agricoles, puisque cela représenterait 25 % du total de ses importations agroalimentaires. On peut penser que cet accord vise surtout à revenir à une situation équivalente à celle d’avant la guerre commerciale, tout en asseyant certaines positions dominantes des États-Unis sur le marché chinois.

Les conséquences pour l’Europe agricole sont certainement à chercher d’un point de vue indirect. En cas de non-accord entre la Chine et les USA, l’administration Trump risque de mettre la pression sur leurs homologues européens pour importer davantage de céréales et de soja, et ceci afin de réduire les stocks qui s’accumulent dans les silos américains. Inversement, en cas d’accord entre ces deux parties, les autres exportateurs de soja et de céréales, que sont l’Argentine mais surtout le Brésil (pour le soja et le maïs), risquent de recentrer leurs exportations vers le continent européen. C’est en quelque sorte un jeu de chaises musicales qui est en train de se jouer et l’Europe reste une simple spectatrice, sans aucun poids sur les négociations actuelles.

Dans ce contexte, pensez-vous que dans ses négociations avec l’Europe, Washington obtiendra l’ouverture du marché agricole européen à ses produits ?

La question agricole avait été soulevée lors de la dernière rencontre entre Jean Claude Juncker et le Président américain. Les importations de denrées agricoles américaines sont restées un sujet de blocage permanent dans les négociations commerciales entre l’Europe et les États-Unis. Mais pour l’heure, la Commission européenne exclut toutes possibilités d’inclure le secteur agricole dans les pourparlers avec les États-Unis, et ceci malgré l’ambition clairement affichée par le représentant du Commerce américain d’obtenir des concessions sur ce secteur.

La possibilité d’une ouverture du marché agricole européen semble donc être encore très éloignée, mais jusqu’à quand ? Entre la pression hégémonique exercée par la Chine, la poussée des nouveaux émergents (Brésil, Argentine) et les manœuvres offensives de la Russie sur le commerce international de céréales, l’Europe apparaît isolée, affaiblie et avec peu d’alliés. Dans cet atmosphère mercantiliste, il serait enfin temps que le C de la PAC retrouve tout son sens, et que l’Europe renoue réellement avec son objectif de protection et de promotion de son agriculture.

Propos recueillis par Michel Bru

L’Entretien

Pierre Blanc est docteur en géopolitique (HDR), ingénieur général des Ponts, des Eaux et des Forêts (IGPEF), Maître ès sciences (option génétique). Il est professeur de géopolitique à Bordeaux Sciences Agro et Sciences Po Bordeaux et consultant auprès du CIHEAM (centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes).

« Le métier d’agriculteur est malheureusement devenu trop « repoussoir » pour entraver cette trajectoire de déprise humaine dans les campagnes. C’est là toute la nécessité de le « ré-enchanter » par des politiques agricoles et rurales ambitieuses. »

La question foncière est au centre de la réflexion de votre ouvrage sur une agro-histoire du monde* paru en 2018. Entre logiques de pouvoir et moteur politique, peut-on dire qu’il y a encore des inégalités d’accès à la terre au XXIe siècle ?
La distribution très inégalitaire de la terre est commune à la plupart des grandes aires géographiques du monde. De l’Amérique latine à l’Asie du Sud, de l’Europe au Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord à l’Afrique Australe, différents phénomènes historiques ont produit des sociétés fortement clivées sur le plan foncier.  En Amérique latine, par exemple, la conquête espagnole et portugaise a établi un régime foncier de grande propriété qui, en l’absence de réforme agraire, s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui. Au Moyen-Orient, c’est l’hybridation entre les réformes ottomanes du XIXe siècle prévoyant la privatisation des terres et l’émergence d’une classe d’affaire dans les villes qui a entrainé cette concentration foncière. Au même moment, en Europe méditerranéenne, c’est la dislocation de l’ancienne propriété féodale au 19ième siècle qui a produit en fait un transfert des terres moins vers des paysans que vers des élites économiques. En quelque sorte la dé-féodalisation y a produit un « embourgeoisement de la terre ». La liste des processus est ici loin d’être exhaustive bien sûr.
Quels que soient les processus, cette structure déséquilibrée à la terre a, en retour, contribué à produire quantité d’évènements politiques, allant des régimes autoritaires en Europe méditerranéenne aux mobilisations des paysans en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Asie. Je pense respectivement aux Farc colombiennes, au PKK kurde et aux maoïstes indiens dont la fondation s’enracine dans cette problématique. La liste est longue des ces mouvements à forte odeur agraire dont on doit constater l’actualité. Même si leur ancrage paysan s’est parfois émoussé avec le temps, ces mouvements ont été créés dans des moments où la prééminence rurale au sein des sociétés renforçait l’explosivité politique de l’inégalité foncière. En effet, un fort déséquilibre dans une société urbanisée ne joue pas le même rôle politique que dans une zone rurale.
Aujourd’hui, c’est davantage l’urbanisation qui fait décroitre ce potentiel d’instabilité foncière que le règlement de la répartition de la terre qui demeure souvent déséquilibrée. Cependant, en Amérique centrale, en Afrique australe, en Asie du Sud, notamment au Pakistan et au Bangladesh, cette inégalité y mine la stabilité et le développement. Par exemple, en Afrique du Sud, cette inégalité d’accès à la terre entre Blancs et Noirs s’invite actuellement dans l’agenda politique alors que Nelson Mandela, grand héraut de la nation arc-en-ciel, avait accordé la priorité à la réconciliation plutôt qu’à la justice. Aussi n’avait-il pas été offensif sur la question de la redistribution entre Blancs et Noirs quand Cyril Ramaphosa remet cette question de la concentration foncière au cœur des priorités du pays. Cette concentration n’est pas qu’un héritage du passé. Elle est en train de s’accélérer sous la pression de l’émergence d’une « agriculture de firme », avec des effets qui peuvent être délétères sur le plan social et politique surtout si cette politique d’investissements n’est pas encadrée et qu’elle se réalise dans les sociétés encore très rurales. L’histoire nous enseigne ce que peut alors produire ce scénario en termes de violence sociale et politique.

Vous dites que la terre prodigue ses ressources et confère la puissance à ceux qui se l’approprient. Comment a-t-elle conditionné la réémergence de la Chine ? Y-a-t-il d’autres exemples, dans une moindre mesure ?
C’est bien la dissolution des communes populaires établies par la collectivisation qui a permis aux paysans à partir de 1978 de devenir usagers de la terre, dans le cadre dudit système de responsabilité voulu par Deng Xiaoping. Ce faisant, les paysans chinois ont été les premiers moteurs de la croissance économique du pays relayée ensuite par l’essor industriel dans les zones franches du littoral. Cependant cet essor de la production agricole a aujourd’hui touché ses limites au point que les autorités s’inquiètent de l’insuffisance foncière du pays alors même que leurs desseins de grandeur sont de plus en plus affirmés. Comptant 20% de la population mondiale, la Chine ne représente que 9% des terres mondiales avec des productivités encore limitées. Dans ces conditions, la Chine, considérant que sa puissance passe également par sa sécurisation alimentaire, est porteuse d’une doctrine alimentaire et agricole qui comporte deux volets fonciers. Sur le plan interne, la Chine permet désormais aux paysans partis en ville de laisser leur titre d’usage de la terre (Hukou) à des banques foncières où des entreprises peuvent ainsi se constituer des lots fonciers conséquents pour investir et, partant, contribuer à l’essor de la production ; il faut dire qu’avec un exode rural annuel de quelque 15 millions de personnes, la Chine aurait perdu 7,5 millions d’hectares à l’abandon. Sur le plan externe, elle privilégie les investissements agricoles à l’étranger au travers de locations ou d’achats de terres jusqu’en France au point d’y avoir déclenché une révision de la loi foncière à partir de 2016.
D’autres exemples mettent en lumière ce lien entre puissance et terres. Après avoir abandonné son modèle collectiviste, la Russie en reconfigurant son assise foncière a ré-émergé sur le plan agricole au point de redevenir le premier exportateur de blé comme elle le fut avant la Première Guerre mondiale. Et c’est un outil qui devient stratégique dans sa politique d’influence. On pourrait aussi citer, parmi d’autres, le Brésil qui se représente depuis la dictature comme une puissance de la terre mais en oubliant la plupart de ses paysans. On le voit maintenant de façon caricaturale avec Jair Bolsonaro qui privilégie clairement l’agro-business, établi en partie sur l’ancienne grande propriété et qui rêve de faire avancer le front pionnier dans la forêt amazonienne quitte à occire les communautés autochtones.

L’Afrique est menacée par les politiques d’investissement et la corruption. Dans les contrastes que nous montre ce continent se pose la question de l’avenir de l’alimentation en Afrique de l’Ouest. Pensez-vous qu’il est encore possible de faire progresser la production agricole locale afin d’assurer la sécurité alimentaire dans cette zone ?
Cette politique d’investissement s’est accélérée depuis les années 2000, particulièrement en Afrique de l’Est. Mais l’Afrique de l’Ouest n’échappe pas à cette vague. Cette politique n’est en soi pas défavorable car la capacité d’investissement demeure trop limitée sur ce continent. Cependant, le risque, déjà mis en lumière à la faveur de plusieurs exemples, est que ceci s’accompagne de déguerpissements des populations paysannes. En effet, dans certains États défaillants la tentation politique est grande d’allouer des terres à ces investisseurs sans tenir compte des agriculteurs qui la travaillent alors. Faut-il souligner que les déserts humains sont rares ?
Pour se prémunir de ce risque d’éviction, la volonté de sécurisation foncière, antienne de certaines organisations internationales, paraît tomber sous le sens. Il s’agit ainsi d’immatriculer les terres des paysans qui jusqu’alors la cultivent sans en être propriétaires eu égard au droit coutumier. Mais cette immatriculation ne suffit pas, loin s’en faut. Si des politiques agricoles ambitieuses (crédit, formation, organisation de filières, etc.) ne sont pas associées à cette politique de privatisation de la terre, on assistera alors à ce que l’histoire a déjà montré ailleurs : les paysans cèderont leurs terres pour s’exiler en ville ou ailleurs. Pas sûr que la question de la sécurité alimentaire sera alors solutionnée…L’autre alternative est que les investisseurs impliquent les paysans cultivant les terres qu’ils convoitent. Mais, là encore, l’issue favorable en termes économiques et sociaux dépend de la nature du contrat et surtout du respect de celui-ci. Or, des exemples montrent que l’asymétrie de pouvoir ne facilite pas toujours cet équilibre.

La France est encore une grande puissance agricole, la première de l’Union européenne. Comment analysez-vous son avenir à la lecture des chiffres qui disent que 200 fermes disparaissent chaque semaine en France ?
Il faudrait s’entendre sur la notion de puissance en agriculture. Si c’est un instrument d’influence, par le biais de sa capacité productive, alors je crois que la France est une puissance moyenne voire petite. Sa capacité céréalière peut quand même fournir quelques moyens de coopération, notamment dans son périmètre méditerranéen si déficitaire. En revanche, sa palette de productions de qualité, son inventivité agricole et sa façon de fabriquer les paysages sont autant d’éléments de séduction qu’en relations internationales on qualifie de soft power.
Quant à la disparition des fermes, c’est moins un problème politique que social, démographique et territorial. Le fait que la terre se re-concentre sous l’effet de la disparition de ces exploitations n’a pas la même incidence que dans des sociétés rurales où, on l’a vu, le déséquilibre foncier est politiquement déstabilisant. En revanche en termes de présence humaine, d’équilibre territorial, ce modèle pose problème. Le métier d’agriculteur est malheureusement devenu trop « repoussoir » pour entraver cette trajectoire de déprise humaine dans les campagnes. C’est là toute la nécessité de le « ré-enchanter » par des politiques agricoles et rurales ambitieuses.

Propos recueillis par Michel Bru

*Terres, pouvoirs et conflitsUne agro-histoire du monde par Pierre Blanc – Presses de Sciences Po. www.pressesdesciencespo.fr

L’Entretien

Alain Razungles a été enseignant-chercheur à Montpellier SupAgro où il était responsable du centre d’œnologie de l’Institut des Hautes Etudes de la Vigne et du Vin. Il a notamment reçu le titre honorifique de Recteur d’Œnologie de l’Union des Œnologues de France.

« Concernant le stress hydrique, les vignerons regardent en direction des cépages du sud de l’Europe qui ont démontré leur adaptabilité aux conditions de sécheresse difficiles. »

Cela fait près de 30 ans que vous vous intéressez à l’impact de l’évolution climatique sur la vigne et à la forte tendance de cette espèce au stress hydrique. Qu’est ce qui permet d’affirmer aujourd’hui que le réchauffement climatique aura une influence sur le profil aromatique des vins ?
En fait nous avons travaillé depuis près de 40 ans sur les composés aromatiques du vin et plus particulièrement sur les précurseurs d’arômes présents dans le raisin. Certains d’entre eux comme les caroténoïdes sont directement concernés par les activités de la photosynthèse et leur concentration varie en fonction de l’ensoleillement des baies. D’autres composés comme les glycosides de norisoprénoïdes ou de monoterpénols sont liés à la maturation, il en va de même pour le sulfure de diméthyle (DMS) à l’odeur de truffe. Une maturité plus précoce modifiera la présence de ces composés et leur distribution. L’équilibre aromatique des vins pourra en être modifié, pas forcément négativement, tout dépendra des cépages et des objectifs qualitatifs recherchés.
Mais ce cas de figure existe déjà : ce sont des profils que nous pouvons observer dans les vins produits sous des climats chauds ou dans des conditions subdésertiques, en Australie ou en Argentine par exemple.

Peut-on attribuer cette évolution aromatique des vins au phénomène du ralentissement de l’assimilation des minéraux par la plante, liée à la contrainte hydrique ?
Les principaux travaux déjà réalisés, dont certains par notre équipe, portent essentiellement sur le stress hydrique et sur l’assimilation de l’azote. Ce dernier facteur impacte directement la présence de quelques composés d’arômes, via certains précurseurs azotés comme les acides aminés. C’est le cas des thiols variétaux qui typent des cépages comme le Sauvignon, le Colombard ou le Verdejo. Mais on sait aussi que le niveau d’azote assimilable par les levures dans les moûts induit des productions d’arômes fermentaires différentes, en lien avec les esters et les alcools supérieurs. L’assimilation de l’azote par la plante est certes liée à la teneur en azote des sols mais aussi à la présence d’eau qui véhicule ce composé.
Concernant les autres cations du sol, il y a peu de travaux, certains portent sur le potassium qui pourrait jouer un rôle.

L’expression du stress hydrique est-elle différente selon les vignobles des régions viticoles françaises et les cépages qui les composent ?
Oui sans aucun doute, par exemple un sauvignon soumis à un stress hydrique modéré produira proportionnellement davantage de 3-mercaptohexanol, son profil sera plus fruité que végétal. De même on sait depuis longtemps qu’une bonne maturation du Cabernet-Sauvignon, liée souvent à des années plus solaires et moins arrosées, induit une moindre production de méthoxypyrasines, ces vins seront moins végétaux.

De nombreux spécialistes disent que les viticulteurs devront faire évoluer leurs cépages, notamment s’agissant des résistances aux maladies. Pensez-vous que la voie des cépages résistants sera également une réponse à l’adaptation du vignoble à l’évolution climatique ?
Concernant le stress hydrique de nombreux vignerons regardent en direction des cépages du sud de l’Europe (Espagne, Italie, Grèce) qui ont déjà démontré leur adaptabilité à des conditions de sécheresse difficiles, le choix des porte- greffe sera également essentiel. Concernant la résistance aux maladies, de nouveaux cépages métis issus de croisements, entre Vitis vinifera et des variétés autres, semblent prometteurs. L’objectif étant, par une succession de croisements, de conserver la capacité de résistance aux maladies d’un des parents tout en préservant les caractéristiques positives du Vitis vinifera. On s’en approche, mais leur utilisation soulève quelques problèmes, notamment dans les AOC.

Vous avez mené de front une carrière d’enseignant-chercheur à Montpellier SupAgro, et de viticulteur à Vingrau dans le Roussillon. Qu’est-ce que cela vous a apporté dans vos deux métiers ?
Pour un enseignant-chercheur en vigne-vin, être aussi vigneron est incontestablement un plus car on se projette en permanence d’une activité à l’autre. L’expérience du vigneron éclaire d’une lumière particulière et pragmatique la route du chercheur. En revanche, ce dernier apporte des réponses concrètes et scientifiquement étayées à son alter ego vigneron. Et en plus, cerise sur le gâteau, être enseignant c’est avoir la faculté de transmettre, donner aux jeunes tout ce qu’on a dans sa besace, quel beau métier ! Et j’ai eu la chance d’endosser ces trois rôles avec passion.

Propos recueillis par Michel Bru

« L’enjeu sûrement le plus important de cette nouvelle PAC est la transition écologique (…) Il faudrait passer des contrats volontaires avec les agriculteurs qui s’y engagent. »

Jean-Marie Séronie est agroéconomiste indépendant. Consultant et conférencier, il mène également des activités d’enseignement et de recherche. Il est Membre de l’Académie d’Agriculture de France.

Pourquoi la France doit- elle sauver la PAC, voire reprendre la main sur la nouvelle réforme ?
La France est le pays le plus gros bénéficiaire de la PAC. Elle a été son inspirateur au début. Elle a eu beaucoup de mal à accepter la réforme de 92 et de fait, elle pèse moins que par le passé sur le cours des choses même si depuis 7-8 ans elle revient un peu plus en force sur le débat. La France doit sauver la PAC parce qu’elle est attendue aujourd’hui sur ce sujet. Toutes les informations qui circulent dans l’environnement politique bruxellois le confirment. Les pays de l’UE attendent la voie de la France à l’agriculture puisque nous sommes la première puissance agricole européenne en termes d’utilisation du budget de la PAC. Nous sommes présents quasiment sur toutes les productions, et le poids du message du président de la République française sur l’évolution du dossier PAC a toujours été déterminant. C’est en ce sens que nous sommes attendus.

Nous avons les moyens de reprendre la main sur l’évolution du dossier en faisant des propositions constructives dans le sens de « davantage d’Europe et de PAC ». Alors que jusqu’à présent sur les dix dernières années, nous avons toujours plus fait pour le maximum de dérogations et d’adaptation possible État par État, c’est-à-dire une renationalisation progressive de la PAC. Nous avons toujours été un des moteurs de ce mouvement. Aujourd’hui, nous pourrions peut-être peser pour inverser et garder une politique commune agricole.

Quels sont les enjeux de cette nouvelle PAC ?
Il y a tout d’abord un enjeu économique qui exige de construire absolument dans le sens d’une gestion des risques, et je pense que celle-ci doit se situer au niveau européen, alors qu’aujourd’hui elle est dans le deuxième pilier et donc laissée à l’initiative des États.
Le deuxième enjeu, et sûrement le plus important, c’est la transition agroécologique, ou tout ce qui a été la conditionnalité du paiement vert. Force est de constater que cela ne sert pas à grand-chose et je pense que plutôt que d’apporter des aides de soutien direct conditionnés à l’environnement, il faudrait passer des contrats volontaires avec les agriculteurs qui s’engagent dans la transition écologique.
Le troisième enjeu, c’est l’innovation et la recherche et le développement, mais aussi l’accompagnement des agriculteurs dans toutes les transitions et la révolution numérique.

Selon vous, les syndicats agricoles auraient tout intérêt à s’entendre sur une « plateforme commune » de positions et de revendications ?
Je me suis effectivement exprimé sur le fait que les syndicats devraient avoir une plate-forme commune. Le contexte n’est pas porteur aujourd’hui puisqu’ils sont en campagne électorale pour les prochaines élections aux chambres d’agriculture. Je ne suis pas pour l’unité syndicale, il y a des sensibilités différentes à exprimer. De fait, le pluralisme syndical en France est une avancée. Pour autant, il y a peut-être 60 à 70% de la problématique globale de l’agriculture sur lesquelles toutes les familles syndicales sont en phase, même si elles ne le disent pas vraiment. Donc, expliciter cette base commune présente pour moi deux avantages. Le premier avantage, considérable, c’est que cela rassure les agriculteurs en donnant du poids à une orientation commune. Le deuxième élément est que la parole du gouvernement français aurait beaucoup plus de poids si l’ensemble des organisations syndicales avait signé pour une plate-forme commune sur les points sur lesquelles elles sont d’accord. Et je pense aujourd’hui que notamment sur la question de l’environnement, ils ne sont pas loin d’adopter une position commune.

Propos recueillis par Michel Bru

Dernières parutions :
L’agriculture française : une diva à réveiller, Quae, 2014, 114 p.
PAC et mondialisation : une politique européenne encore commune ? Quae, septembre 2018, 176 p.