L’Entretien

Mathieu Brun, chercheur en agriculture, développement et relations internationales, docteur en science politique et co-directeur de la publication annuelle Le Déméter.

Dans l’édition 2020 du Déméter*, vous avez dressé avec Sébastien Abis une cartographie des mondes agricoles et alimentaires. Pouvez-vous nous en donner les détails ?
2020, c’est l’entrée dans une nouvelle décennie, avec son lot de surprises, de changements et de difficultés. Et des bouleversements les mondes agricoles en ont connu dans les dix années qui viennent de passer ! Nous avons donc souhaité dresser au début de cet ouvrage une cartographie des éléments qui allaient selon nous jouer un rôle majeur d’ici 2030. Notre objectif était de voir loin dans le temps mais aussi large dans l’espace et dans le champ des possibles pour identifier les repères qui vont dessiner l’itinéraire des agriculteurs et des agricultrices. Au niveau international, nous insistons sur la façon avec laquelle la Chine façonne le monde et s’impose comme une puissance majeure dans un monde de plus en plus post-américain. Avec son projet de Nouvelles routes de la Soie mais aussi avec son influence sur la fabrique des normes, la Chine trace les contours d’une sino-mondialisation. Face à cela se pose la question du rapport que l’Europe aura avec l’Empire du milieu. Un autre repère stratégique, d’autant plus depuis la crise sanitaire, est le rôle que nous donnerons à cette Europe qui sort fatiguée du Brexit et des populismes et en recherche d’une nouvelle dynamique. Nous invitons aussi nos lecteurs à regarder vers les Afriques, ce continent riche de sa diversité ne cesse de nous surprendre. Face aux bouleversements qu’il connaît, son développement et sa prospérité passeront par son agriculture, plus que jamais il est important d’investir ses ruralités. Asie, Afrique, Europe… Un autre continent exige notre intérêt, c’est celui des seniors ! Les plus de 60 ans représenteront 16 % de la population en 2030 contre 9 % en 1990. Le vieillissement pose un ensemble de défis à nos sociétés, en particulier celui de l’alimentation. Toute la chaîne devra s’adapter à leurs attentes alors même que les préoccupations au croisement entre santé, alimentation, environnement dicteront toujours plus les choix des consommateurs et des citoyens. D’autres repères seront structurants, comme la prolifération et les batailles normatives, le partage de la valeur ajoutée dans des systèmes toujours plus complexes etc. Autant d’éléments que nous détaillons et que les auteurs du Déméter 2020 et 2021 analysent !

La pandémie du Covid-19 signe-t-elle la fin du monde occidental. Cette crise balaye-t-elle définitivement le rêve d’une Europe puissante ?
La pandémie de COVID-19 bouscule tous les agendas et les rapports de puissance, à toutes les échelles. Plus encore, elle participe à accélérer ou à aggraver des dynamiques préexistantes, comme celle de la sino-mondialisation ou du repli américain. Il ressort de la pandémie et de la crise économique, qui déjà éprouve nos sociétés, une nouvelle fièvre, celle du localisme et de la démondialisation. Ce que nous considérions auparavant comme des signaux faibles, le repli sur soi et sur son assiette, se traduit aujourd’hui par une soif d’autonomie et oblige les gouvernants à s’interroger sur les termes de nos souverainetés. Cela concerne directement l’alimentation et l’agriculture. On voit en effet un intérêt croissant pour les plans de souveraineté locaux ou régionaux, pour l’autonomisation alimentaire à une heure où penser collectif et solidaire, au niveau de la ferme France et de l’Europe n’a jamais été aussi important. La gouvernance de nos modes de vie va être très certainement bouleversée par la crise sanitaire. Mais, comme dans toute crise, il y a des opportunités. Opportunités de repenser les secteurs que nous jugeons stratégiques et donc d’y investir pleinement. L’Europe s’est relevée en 1945 en se reconstruisant notamment sur son agriculture et sa sécurité alimentaire, l’heure est très certainement à donner un nouveau souffle à cette puissance fatiguée en réinvestissant son agriculture, il en va de sa sécurité et aussi de sa capacité à atteindre la neutralité carbone !

Avec une production de céréales à la baisse, la France va-t-elle jouer les seconds rôles à l’export et perdre définitivement des marchés ?
Depuis plusieurs années, le pôle de gravité du marché mondial des céréales bascule de plus en plus vers la mer Noire avec la Russie et l’Ukraine mais aussi la Roumanie qui a vu ses capacités de production fortement augmenter. Cela challenge forcément les positions des céréales françaises à l’export, d’autant plus que la récolte de grains sera cette année, en raison des évènements météorologiques, parmi les plus faibles de ces vingt dernières années. Pourtant, nous sortons d’une campagne historique sur la plupart des destinations de nos céréales, notamment les pays tiers : l’Afrique du nord, subsaharienne et la Chine. En blé tendre par exemple la campagne commerciale 2019-2020 a vu les exportations bondir de près de 25 % pour dépasser les 21 millions de tonnes. La campagne 2019-2020 équivaut pour le blé tendre à celle déjà historique de 2015-2016. Et, les agriculteurs s’en souviennent, 2016 a été une très mauvaise année pour la récolte, les chiffres des exportations en ont pâti. La France n’a pas pour autant disparu de la carte mondiale du blé. Au contraire, l’offre France est toujours présente et, si les quantités exportables sont moindres, elle sera cette année au rendez-vous de la qualité, capable de répondre à des demandes très variées ! De plus, l’offre France bénéficie d’un accord phytosanitaire avec la Chine qui lui permet d’être la seule origine européenne à pouvoir exporter vers la Chine dont la demande est soutenue. On craint ici et là que les cahiers des charges des importateurs pourraient avoir un impact. En plus de la proximité géographique, nous avons un atout très fort qui nous permet de jouer un rôle de premier plan : la durabilité de relations commerciales basées sur un climat de confiance et sur le respect historique des cahiers des charges. Les acteurs doivent poursuivre les efforts qu’ils ont consentis pour construire une filière organisée capable de développer une offre compétitive et de se distinguer sur des marchés très concurrentiels. Producteurs, coopératives, négociants, acteurs de la logistique (qui ont été au rendez-vous cet hiver et pendant le confinement) … Tous doivent se mobiliser et se rassembler sous le pavillon France mais aussi et surtout ils doivent être soutenus et accompagnés par les pouvoirs publics.

Pourquoi l’agriculture française ne mise-t-elle pas sur la richesse de la diversité de sa production végétale, notamment les fruits et légumes frais, voire transformés ?
Depuis ces quinze dernières années, la production française de fruits a connu un net recul quand celle de légumes est restée relativement stable. Il s’agit pourtant d’un secteur essentiel de notre économie et vital pour le dynamisme de nos territoires. La France reste malgré tout dans le top 5 des producteurs de fruits et légumes avec une expertise technique sans pareil alors que les aléas climatiques et les risques sanitaires rendent leur production particulièrement précaire. Les États généraux de l’Alimentation lancés par le gouvernement en juillet 2017 ont conclu sur deux axes de travail pour cette filière : créer et répartir la valeur et assurer une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous. Ces axes n’ont jamais autant d’actualité que depuis la fin du confinement et la crise sanitaire qui nous touche encore. Que veulent aujourd’hui les consommateurs français ? que nous disent les tickets de caisse et les caddies de supermarchés ? Un véritable appétit pour des productions végétales qui rémunèrent correctement les producteurs, une faim grandissante pour des produits sains et de qualité. C’est précisément ce qu’a à offrir la filière des fruits et légumes avec une offre de grande qualité, notamment grâce aux indications protégées et aux appellations d’origine contrôlée. Les consommateurs ont montré qu’ils voulaient une nouvelle éthique alimentaire, consommer moins, mieux, local, responsable et durable, tout ce que les filières de productions végétales ont à offrir et à un prix qui permet à tout le monde de se nourrir.

Propos recueillis par Michel Bru

Le Déméter 2020 est disponible sur commande : 
https://www.iris-france.org/publications/le-demeter-2020/ 
ou en ligne : 
https://www.cairn.info/le-demeter–0011662116.htm

L’Entretien

François Purseigle est professeur des universités à l’Institut national Polytechnique de Toulouse, ingénieur en agriculture et docteur en sociologie rurale. Il est l’auteur du « Nouveau capitalisme agricole. De la ferme à la firme » paru aux Presses de Sciences Po, 2017.

« Il ne faut pas faire de l’agribashing l’alpha et l’oméga de la politique agricole »

Comment appréhendez-vous l’amplification du phénomène d’agribashing au sein de la société française ?

Tous les agriculteurs ne vivent pas cette situation de la même manière. Le secteur de l’agriculture focalise des passions que l’on n’observe pas dans d’autres secteurs économiques. Cependant, il n’y a jamais eu autant d’attentes de la part de la société vis-à-vis des agriculteurs, et ce, au moment même où ceux-ci sont minoritaires et qu’ils s’effacent au sein de notre société. Nous n’avons pas affaire à un monde agricole homogène mais à des mondes agricoles avec des situations très diverses. Cette notion s’illustre par des contrastes entre les tailles d’exploitation, les projets des agriculteurs qui sont de plus en plus différents. De fait, le rapport avec la société est différent d’un agriculteur à l’autre. Cette question-là est à nuancer et je ne pense pas par exemple que les viticulteurs qui commercialisent en circuit court sont confrontés de la même manière à l’agribashing que des céréaliers qui n’auraient aucun lien avec le consommateur.

Cela étant d’autres professions font aujourd’hui l’objet de controverses, c’est le cas notamment des enseignants, des médecins, des policiers, etc., qui passent parfois eux-aussi à l’épreuve du « bashing ». Les controverses sont des modes d’expression très contemporains du débat public et elles n’épargnent aucun groupe professionnel. Ce qui est nouveau pour les agriculteurs c’est peut-être qu’ils étaient jusqu’alors dans un simple dialogue avec l’État. Or, aujourd’hui ils sont appelés à construire des formes nouvelles de dialogue avec l’ensemble de la société.

Que pensez-vous de l’impression que donnent les Français de tout savoir sur l’agriculture ?

L’agriculture cristallise des enjeux auxquels les Français sont attachés : l’alimentation, l’aménagement du territoire, etc. Aujourd’hui, ce qui est difficile à vivre, c’est que tous les Français pensent avoir un avis sur l’agriculture, alors même qu’ils ne connaissent plus (pas) le métier d’agriculteur. Alors bien sûr, beaucoup d’entre nous ont des origines agricoles. Mais cette réalité sociale et historique ne justifie pas ce comportement. Les controverses ne sont pas forcément alimentées par les néo-ruraux et les coups durs portés à l’agriculture proviennent même parfois de descendants d’agriculteurs qui reviennent vivre au village. Paradoxalement, les controverses naissent avant tout dans les espaces ruraux. Les agriculteurs ne sont pas critiqués dans les boutiques à Paris, mais par ceux qui les côtoient au quotidien. Globalement, il n’y a pas de fracture entre la société des villes et celle des champs. Les agriculteurs incarnent définitivement les modernités de nos sociétés contemporaines et certains Français l’oublient trop souvent. Je pense également que les Français ne portent pas forcément le même regard sur les agriculteurs et sur l’agriculture. Nous avons besoin de prendre des mesures pour répondre à ces questions.

Quelles mesures faut-il adopter pour sortir de cette spirale ?

Beaucoup d’agriculteurs sont ouverts au dialogue. Mais à force de s’enfermer dans le discours de l’agribashing, nous risquons de perdre de vue les objectifs fixés par la profession s’agissant de l’installation des jeunes, de la construction de la valeur, de l’anticipation sur la règlementation, etc. Dans cette somme de pratiques qui ont évolué, les agriculteurs ont du mal à se situer et à communiquer. Les Français sont amnésiques de la période où ils ont réclamé des produits pas chers et standards. Et ils ne savent pas les efforts qui ont été accomplis par les agriculteurs. Les initiatives d’agriculteurs sur Youtube et les réseaux sociaux, comme ceux de l’association FranceAgri Twittos, partageant leur quotidien avec sincérité, simplicité et sans édulcorer leur réalité sont à mon sens exemplaires de ce qu’il est intéressant de faire.

S’il faut acter l’agribashing, il faut en sortir rapidement. Il ne faut surtout pas en faire l’alpha et l’oméga de la politique agricole !

L’agribashing est-il la résultante d’une agriculture qui vit une période de transition impliquant des choix, des ruptures et des changements de repères ?

Il est important d’apporter des réponses sur la question agricole, les Français les attendent, même s’il n’est pas facile d’apporter des réponses simples sur un dossier d’une grande complexité s’agissant notamment de l’utilisation des questions environnementales, de l’usage des pesticides, des innovations techniques, etc. Il faut expliquer les verrous technologiques qui s’imposent aux agriculteurs et les solutions qu’ils y apportent. De fait, les agriculteurs sont en réelle difficulté lorsqu’on leur demande d’apporter des réponses simples aux questions sociétales. Dans ce système complexe, il y a un réel besoin de réassurance identitaire.

Quant aux violences physiques faites aux agriculteurs, elles sont inacceptables. Au-delà de cette violence faite aux personnes, il faut sortir de l’idée que tous les Français sont opposés à l’agriculture. Il y a un besoin urgent d’installer des jeunes, et ce n’est pas en leur disant que le métier qu’ils veulent faire est « controversé » qu’on y arrivera.

L’inacceptable violence physique à l’endroit des agriculteurs relève de nouvelles formes de radicalité qui se font jour aujourd’hui dans notre société, et qui ne sont pas seulement réductibles à l’agribashing.

Propos recueillis par Michel Bru

L’Entretien

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique et professeur à l’Université catholique de l’Ouest. Il est également rédacteur en chef de la revue de géopolitique Conflits et il dirige le cabinet de communication stratégique Orbis.

Il a consacré plusieurs ouvrages à l’histoire de l’alimentation et il publie des chroniques gastronomiques dans plusieurs médias.

Il nous livre son regard d’historien sur l’agriculture.

« Manger à sa guise, avoir accès à des produits de qualité est une exception dans l’histoire de l’humanité »

Dans notre société de moins en moins paysanne et rurale, les cas de conflits de voisinage entre agriculteurs et riverains sont de plus en plus d’actualité. Quel regard portez-vous sur ce phénomène de société ?

C’est un paradoxe que je vis au quotidien. Je vis dans une commune des Yvelines située à 5 km de La Défense, où je suis également élu depuis 2008. Or cette commune, Montesson (16 000 habitants), possède l’une des dernières plaines maraîchères d’Ile-de-France, essentiellement tournée vers la production de salades.

D’un côté la population aime cette plaine maraîchère et souhaite la conserver, de l’autre il y a une véritable incompréhension de ce qu’est l’activité agricole. Les mêmes qui veulent conserver la plaine maraîchère se plaignent de la circulation de tracteurs dans la ville, des odeurs induites par l’épandage des engrais, du refus des maraîchers à ce que l’on vienne se balader dans les champs, qui sont leurs lieux de travail.

Il y a aujourd’hui une méconnaissance majeure sur ce qu’est l’activité agricole. La plupart des Français ne savent pas ce que c’est. Ils idéalisent une nature fantasmée, ils s’imaginent que la culture se fait toute seule, ils n’ont pas conscience des moyens techniques et humains que nécessitent la production agricole. Ils ignorent complètement la pénibilité du métier d’agriculteur : les journées passées dehors, dans le froid et sous la pluie, le dos courbé, à porter des charges lourdes, la crainte de la grêle, de la sécheresse, du trop d’eau.

Je vois des urbains qui voudraient imposer du bio partout, alors qu’ils ne savent pas, de façon concrète, ce que suppose ce label, ni comment fonctionne l’agriculture aujourd’hui. Nous sommes davantage dans l’incantation magique que dans la pensée raisonnée. Les dangers de la nature sont inconnus à beaucoup : le mildiou, les doryphores, la grêle, etc. Beaucoup s’imaginent que la nature est gentille, qu’il suffit de la laisser faire et que tout ira bien. Nombreux sont ceux qui croient savoir, parce qu’ils ont vu un reportage à la télévision, et qui voudraient imposer leur vision des choses aux agriculteurs. Cela crée des tensions et provoque de nombreuses inquiétudes chez tout le monde.

L’agriculture a une image négative auprès des Français qui lui imputent une forte responsabilité dans les pollutions environnementales et les problèmes de santé publique, à tel point qu’ils ont oublié sa fonction nourricière. Ce désamour entre l’agriculture et la société qui a pourtant des précédents dans l’histoire est-il irréversible ?

Si on ne fait rien, oui.

La plupart des Français d’aujourd’hui n’ont jamais visité une exploitation agricole. Leurs connaissances du monde agraire reposent sur une base très faible. Il y a à la fois une méconnaissance de l’histoire, par exemple le fait que nous avons vaincu la famine, ce qui est un progrès colossal de l’humanité, et une méconnaissance du présent, sur la façon dont fonctionne le métier d’agriculteur aujourd’hui.

Le discours sur l’agriculture n’est pas produit par les agriculteurs mais par leurs adversaires. Sans cesse, on parle de pollution, de pesticides, d’engrais. Cela fait d’autant plus peur que les gens ne savent pas ce que c’est. On le voit sur le dossier du glyphosate où il est bien difficile d’avoir une réflexion rationnelle. Cela pose un problème épistémologique : sur quoi peut reposer un savoir et une réflexion s’il n’y a pas de connaissance du sujet ?

Le relativisme est le grand ennemi des agriculteurs. Un reportage de quelques minutes à la télévision est jugé plus crédible que le discours d’un ingénieur agronome qui travaille sur ces sujets depuis de nombreuses années ou d’un paysan qui le vit au quotidien.

Il y a eu des excès de la part de l’agriculture française, que l’on paye aujourd’hui au prix fort. C’était le temps des tâtonnements et des découvertes, et certains produits ont été mal utilisés. Il faut revenir de cela et avoir une gestion plus responsable.

Mais on considère aujourd’hui qu’il est normal de se nourrir. Or rien n’est plus « anormal » que d’avoir accès à une alimentation de qualité pour un prix modique. Il a fallu attendre les années 1960 pour que la France soit autosuffisante en alimentation. Nous avons une telle profusion d’aliments que nous oublions que la norme, durant des millénaires, a été la disette. La dernière famine en France remonte à l’hiver 1710. Elle a provoqué des milliers de morts de faim. Les disettes n’ont été éradiquées qu’au milieu du XIXe siècle. Manger à sa guise, avoir accès à des produits de qualité est une exception dans l’histoire de l’humanité. Et nous devons cela à l’accroissement de la productivité et à l’amélioration des produits phytosanitaires.

Vers 1900, le poids moyen d’une vache était de 200 kg. Aujourd’hui, les belles vaches à viande tutoient les 1 000 kg. C’est plus de viande, pour moins chère.

Notre défi est d’améliorer l’agriculture, d’abandonner ce qui nuit à la santé, sans rejeter tout ce qui a permis le développement de l’alimentation. Quand je vois les propositions de certains, je sais que les conséquences sont un retour aux disettes. Un bond arrière de deux siècles à cause de leur obscurantisme scientifique.     

Pour remédier à cela, les syndicats agricoles et les entreprises agraires doivent absolument communiquer sur la réalité de leur métier. Il faut prendre acte du fait que la population française est ignorante de ces sujets et que l’agriculture est un monde inconnu à beaucoup. Le monde agricole doit donc produire de l’information pour contrecarrer les discours négatifs. Il faut expliquer comment travaille un éleveur ou un céréalier aujourd’hui, avec quels outils, quels produits, etc.

Et bien évidement, pour que le discours soit cohérent, éliminer ce qui est nuisible et toujours perfectionner pour aller de plus en plus vers une agriculture raisonnée.     

Il y a tout un travail d’éducation à faire pour montrer l’agriculture réelle, dans sa complexité et sa diversité, à une population qui a une a priori favorable, mais qui ne connaît pas du tout le sujet.    

Vous avez mené une réflexion sur le rôle de l’agriculture périurbaine en prenant exemple sur les plaines maraîchères d’Ile-de-France. Quelle analyse géopolitique faites-vous de ces enjeux locaux ?

C’est un sujet que je vis quotidiennement depuis plus de dix ans. Sur le papier, tout le monde veut conserver les plaines maraîchères. Dans les faits, c’est tout autre. Les différentes lois prises par les gouvernements obligent les communes à construire. Aujourd’hui, les préfets peuvent préempter des terres et les bâtir de force, même si les maires sont contre. D’un côté on dit que l’on veut préserver les zones agricoles, de l’autre on oblige les communes à bâtir, c’est-à-dire à urbaniser leurs zones agricoles. Si elles ne le font pas, elles peuvent subir des amendes et leurs terres peuvent être préemptées par l’État pour être construites.   

Nous sommes dans une situation d’hypocrisie complète où derrière le discours de protection de l’environnement, c’est en réalité une politique de destruction qui est menée.

Vous êtes l’auteur d’une Histoire du vin et de l’Église. Pouvez-vous nous dire comment s’est transmis l’héritage viticole romain et comment se sont construits les vins qui enchanteront nos papilles pour les fêtes de fin d’année ?

En France, ce sont les Romains qui ont apporté la vigne et c’est l’Église qui l’a développée et intensifiée. Tous les grands vignobles d’aujourd’hui sont des anciens vignobles de monastères ou d’évêchés.

Ce qui fait le vin, c’est l’homme. Les moines ont asséché des marécages, ils sont épierrés des terrains, ils ont construit des restanques, ils ont perfectionné la vinification et le travail de la vigne. Les vignerons d’aujourd’hui sont leurs héritiers et leur doivent beaucoup.

J’organise régulièrement des dégustations de vin pour des étudiants. Il y a une soif de savoir et de découverte des terroirs français. Il faut boire le vin avec éducation. Connaître la culture et l’histoire de chaque vignoble permet d’apprécier le travail des siècles. Voir dans chaque bouteille sa région d’origine, ses paysages, ses villes. Comprendre pourquoi il y a du vin ici et pas ailleurs, pourquoi il est bon là et pas ailleurs. C’est le fruit de l’histoire et du travail intensif des vignerons.

Mais nous avons trop tendance à penser que cela est acquis, alors que la connaissance du vin échappe à une grande partie des Français. Là aussi, il faut communiquer, former, informer. L’éducation à une alimentation saine et à une agriculture de qualité doit se refaire à chaque génération. C’est une nécessité si nous voulons que la France demeure une des principales puissances agricoles mondiales.

Propos recueillis par Michel Bru

L’entretien

Nathalie Delattre est sénatrice de la Gironde et coprésidente de l’Association Nationale des Élus de la Vigne et du Vin (Anev). Avec Philippe Huppé, son coprésident député de l’Hérault, elle propose aux présidents des principales organisations viticoles (CNAOC, VCF, VIF, VinIGP, AGPV) d’organiser avec les pouvoirs publics un grenelle de la viticulture.

« Il faut restaurer le dialogue entre les acteurs concernés par l’avenir de la viticulture »

LNA : Qu’attendez-vous du grenelle de la viticulture que vous demandez aux organisations professionnelles vitivinicoles ?
Nathalie Delattre : Aujourd’hui, les viticulteurs travaillent au quotidien dans un environnement particulièrement anxiogène. D’une part, ils sont l’objet de nombreuses pressions pour changer leurs pratiques et réduire leur utilisation de produits phytosanitaires, alors même que leur rôle environnemental et paysager est passé sous silence.  D’autre part, ils font face à un foisonnement de critiques et de nouvelles contraintes difficile à surmonter. Partant de ce constat, on espère que ce Grenelle de la viticulture permettra d’aborder et d’anticiper toutes les problématiques auxquelles la filière vitivinicole fait face, avec tous les acteurs concernés, dans l’objectif d’apporter des solutions globales et cohérentes.
L’idée est donc de parvenir à trouver des solutions immédiates aux défis les plus pressants, mais aussi d’établir une feuille de route pour les années à venir, qui tiendra compte des objectifs de la filière et des futurs projets du gouvernement sur les sujets qui touchent à la viticulture.

Quelle serait selon vous, la meilleure vision stratégique à adopter pour sortir cette filière des contraintes que lui imposent les injonctions environnementales, sociétales, etc. ?
Pour nous, l’essentiel est de recommencer à s’écouter. Que ce soit entre le gouvernement et les viticulteurs, ou entre les viticulteurs et les habitants, il n’y a plus de dialogue. Prenons l’exemple de l’ambitieux plan de la filière viticole qui fixe des objectifs élevés en matière de réduction des produits phytosanitaires et d’amélioration des pratiques, comme le demande la société. Eh bien, deux ans après, le gouvernement n’a pas avancé sur la question du soutien au changement des pratiques qui apparaissait explicitement dans le plan. Les viticulteurs ne peuvent pas avancer tout seuls !
Ce manque de dialogue est encore plus flagrant avec les relations viticulteurs-riverains. La pression sociétale sur les questions environnementales est légitime. Il faut donc entendre et répondre aux inquiétudes des riverains. Mais il faut aussi que les Français comprennent qu’on ne change pas de modèle en un claquement de doigt. L’abandon d’une bande de vignes dans laquelle il est interdit de protéger les plantes a un sérieux impact sur la récolte pour les viticulteurs, qui sont déjà bien souvent sur la corde raide financièrement. Ce sont des éléments qu’il faut avoir en tête lorsque l’on veut que l’utilisation des produits phytosanitaires baisse rapidement en France. Donc s’il fallait citer une stratégie, ce serait la restauration du dialogue entre les acteurs concernés par l’avenir de la viticulture.

L’actualité du moment, c’est notamment les zones non traitées (ZNT), mais aussi le logo femme enceinte sur les bouteilles de vin, etc. Peut-on s’attendre à ce que de nouvelles initiatives sortent des couloirs des ministères ?
C’est plutôt aux ministres eux-mêmes qu’il faudrait le demander ! Concernant les ZNT, nous en savons autant que le reste de la population française. Les textes proposés par le gouvernement qui instaurent une ZNT de 10m pour la viticulture, réductibles à 5m avec certaines mesures de protection, sont ouverts à la consultation du public. Nous verrons ce que cela donnera mais pour l’instant, la position du gouvernement n’a pas évolué depuis juin. A propos du pictogramme sur le syndrome d’alcoolisation fœtale, nous avions reçu l’information qu’une décision serait prise à la rentrée. Nous sommes donc dans l’expectative.
S’il y a d’autres projets dans les cartons, nous n’avons pas encore été mis au courant. Espérons que le Grenelle de la viticulture nous permettra d’anticiper ces éventuelles nouvelles initiatives !

Cette table-ronde que vous voulez plus transversale et prospective n’est-elle pas finalement une remise en cause du rôle joué par le conseil spécialisé vin de FranceAgrimer, créé au départ pour nourrir les échanges entre pouvoirs publics et acteurs de la filière vitivinicole ?
Non ce n’est pas du tout une remise en cause du rôle de FranceAgriMer. Nous avons d’ailleurs élargi notre proposition à toutes les organisations de la filière, dont le Conseil spécialisé vin de FranceAgriMer et son président, Jérôme Despey. Quelle crédibilité aurait ce Grenelle si l’organisme chargé de réguler l’expansion du vignoble français et de distribuer les aides de la PAC n’était pas convié à la table ?
Mais au cours de nos années de mandats, nous avons constaté que les institutions en place ne suffisent pas toujours. Lorsqu’un texte les concernant est à l’examen du Parlement, lorsqu’un décret est en préparation, nous sommes régulièrement sollicités en tant que parlementaires par les organisations professionnelles Ces sollicitations ne remettent pas en question le rôle de FranceAgriMer non plus. Simplement, il y a tellement de défis à relever, tellement de problématiques à régler, qu’un forum plus large et « ad hoc » nous parait mieux adapté.

Propos recueillis par Michel Bru

L’entretien

Dominique Potier, député de Meurthe-et-Moselle.

Après avoir été à l’initiative de la loi relative à la lutte contre l’accaparement des terres et développement du biocontrôle, il a été co-rapporteur de la mission parlementaire d’information sur le foncier agricole, dont le rapport est sorti en décembre 2018.

« Comment peut-on ignorer plus longtemps la nécessité d’une loi foncière ambitieuse visant la protection et le partage du bien commun qu’est le sol tout en anticipant les enjeux des décennies à venir (…) »

LNA : Vous êtes co-auteur du rapport de la mission d’information sur le foncier agricole. Ce rapport met notamment en exergue les menaces qui pèsent sur la terre en tant que ressource nourricière. Sommes-nous aujourd’hui en situation d’urgence ?

Dominique Potier : Les constats sont dramatiques : le caractère exponentiel des dérégulations en cours relevé par l’Observatoire des Safer, le fait qu’un tiers des agriculteurs prendront leur retraite dans la décennie à venir, la perte grandissante de biodiversité, le réchauffement climatique, les menaces sur la souveraineté alimentaire, la mauvaise santé des sols… La question du foncier s’inscrit à la croisée de processus aux conséquences que nous savons irréversibles. Comment peut-on ignorer plus longtemps la nécessité d’une loi foncière ambitieuse pour le XXIe siècle visant la protection et le partage du bien commun qu’est le sol tout en anticipant les enjeux des décennies à venir – maintenir une agriculture nourricière, renouveler les générations rurales, s’adapter au réchauffement climatique, … ?

Avec le géopolitiste Pierre Blanc et le juriste Benoît Grimonprez, nous venons de publier un plaidoyer pour une justice foncière habité par cet état d’urgence écologique et social. L’approche géopolitique et géohistorique du foncier proposée par Pierre Blanc permet d’identifier l’inégalité du partage de la terre et les processus d’accaparement comme des facteurs d’instabilité politique et sociale. L’histoire nous éclaire donc sur les risques que représentent actuellement les dérives du libéralisme et de l’individualisme à l’œuvre dans l’accaparement. En présentant la terre comme un bien commun, Benoît Grimonprez invite quant à lui à poser les bases juridiques d’un nouvel équilibre entre puissances publique et privées, seul garant sur le temps long du contrat social et d’une nouvelle alliance avec la nature. À l’heure où la bataille culturelle que nous avons engagée semble porter ses fruits et afin de contribuer au grand débat politique qui s’annonce sur le foncier agricole, l’idée est née de croiser nos regards de géopolitiste, de juriste et de paysan-législateur afin de poser quelques jalons en vue d’une politique juste et soutenable qui retrouve un lien entre l’homme et la nature au sein d’une société civique, nous enracine. Nous ne pourrons pas réparer la terre sans réparer l’homme.

Dans les grandes mesures qui sont celles de la protection et du partage du foncier que préconisez-vous ?

Trois jalons me semblent essentiels pour une future loi foncière : partager, protéger et anticiper. C’est ce que j’ai tenté de proposer dans le rapport de la mission d’information parlementaire sur le foncier agricole.

Définir l’actif agricole, ce qu’est un agriculteur aujourd’hui, est la pierre angulaire d’un écosystème rural qui permette le développement d’un entrepreneuriat fondé sur une agriculture à hauteur d’homme. Il est urgent de mettre fin au désordre actuel – ce sentiment délétère qu’il y a deux poids deux mesures – démultiplié par l’opacité du phénomène sociétaire et la dérive du travail délégué. De nouvelles régulations s’imposent en même temps que la modernisation des instruments de leur mise en œuvre. Le choix de tenir bon sur les principes fondateurs du statut du fermage suppose un ajustement des droits et devoirs pour les deux parties. Nous devons enfin inventer les indicateurs d’une bonne économie comme alternative à un mouvement spéculatif contraire à l’intérêt général comme à l’esprit d’entreprise. Ces indicateurs doivent se traduire dans trois taux interdépendants : celui du fermage, celui d’une épargne dédiée à l’agriculture et celui d’un système de financement privilégiant une catégorie d’acteurs.

Au nom de l’intérêt général, il revient ensuite à l’État de fixer un cadre normatif clair visant l’arrêt de la dégradation des terres et aux territoires d’être le creuset des solutions de mise en œuvre de cette politique. Une démocratie foncière suppose le dépassement du face-à-face entre l’État et le monde agricole : il nous faut des instruments de mesure communs et modernes pour éclairer le débat citoyen. Il est urgent de rendre cohérentes et prescriptives les nombreuses règles d’urbanisme, à l’instar de la fiscalité, qui doit décourager la rente foncière. Nos politiques publiques se réinventeront autour d’un nouveau pacte entre le monde urbain et les espaces ruraux, ces derniers ne pouvant plus être considérés comme des périphéries.

De façon transversale, il faut inscrire la question foncière dans le temps long et prendre en compte l’interdépendance de notre maison commune. Le territoire est paradoxalement le grand absent des orientations sur la vocation des sols agricoles. Je propose de le placer au centre du dialogue ancien entre l’État et le monde paysan. Cette triangulation moderne fait du SCoT (Schéma de cohérence territoriale) le cadre et le creuset des arbitrages sur les usages du sol. Dans une logique de simplification, il devient l’instrument majeur d’une nouvelle planification démocratique. Inscrire le bien commun qu’est le foncier dans la Constitution permettrait non seulement de lever les censures récentes, mais aussi d’ouvrir la voie à des réformes rendues indispensables par le risque d’effondrement de notre civilisation. Enfin, la France doit plaider de façon solidaire pour un renouveau européen et de nouveaux droits dans la mondialisation en liant l’enjeu alimentaire à celui du sol.

La notion de limite doit- elle être au cœur de la politique foncière ?

Dans trop de domaines, et encore davantage sur la question du foncier agricole, la privatisation génère un monopole, synonyme de perte de valeur ajoutée. Le caractère tragique des enjeux écologiques enjoint la puissance publique de prendre des mesures radicales pour combattre ces trois maux que sont l’accaparement, l’appauvrissement et l’artificialisation, et préserver ainsi notre « assurance vie ».

Je suis convaincu qu’un renouveau de l’esprit d’entreprise passe par la régulation de la puissance publique. La conciliation de ces deux mouvements ouvre la voie à une nouvelle fabrique de la norme. En matière d’accès aux moyens de production, nous posons le principe que c’est la limite même qui génère la valeur ajoutée. Sur une terre aux ressources finies, la véritable révolution est celle du partage qui, pour la génération qui vient en ce début de XXIe siècle, s’incarne dans la possibilité d’une relève.

Propos recueillis par Michel Bru

Vient de paraître : La terre en commun – Plaidoyer pour une justice foncière par Dominique Potier, Pierre Blanc, Benoît Grimonprez.

Dominique Potier a présidé le groupe d’études « Economie circulaire-économie verte » à l’Assemblée nationale de 2012 à 2017. Il est l’auteur d’un rapport de mission intitulé « Pesticides et agro-écologie : les champs du possible » rendu au Premier Ministre en décembre 2014. Au lancement des Etats Généraux de l’Alimentation, il est nommé président de l’Atelier 11 « Réussir la transition écologique et solidaire de l’agriculture en promouvant une alimentation durable ».