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L’Entretien

Mathieu Brun, chercheur en agriculture, développement et relations internationales, docteur en science politique et co-directeur de la publication annuelle Le Déméter.

Dans l’édition 2020 du Déméter*, vous avez dressé avec Sébastien Abis une cartographie des mondes agricoles et alimentaires. Pouvez-vous nous en donner les détails ?
2020, c’est l’entrée dans une nouvelle décennie, avec son lot de surprises, de changements et de difficultés. Et des bouleversements les mondes agricoles en ont connu dans les dix années qui viennent de passer ! Nous avons donc souhaité dresser au début de cet ouvrage une cartographie des éléments qui allaient selon nous jouer un rôle majeur d’ici 2030. Notre objectif était de voir loin dans le temps mais aussi large dans l’espace et dans le champ des possibles pour identifier les repères qui vont dessiner l’itinéraire des agriculteurs et des agricultrices. Au niveau international, nous insistons sur la façon avec laquelle la Chine façonne le monde et s’impose comme une puissance majeure dans un monde de plus en plus post-américain. Avec son projet de Nouvelles routes de la Soie mais aussi avec son influence sur la fabrique des normes, la Chine trace les contours d’une sino-mondialisation. Face à cela se pose la question du rapport que l’Europe aura avec l’Empire du milieu. Un autre repère stratégique, d’autant plus depuis la crise sanitaire, est le rôle que nous donnerons à cette Europe qui sort fatiguée du Brexit et des populismes et en recherche d’une nouvelle dynamique. Nous invitons aussi nos lecteurs à regarder vers les Afriques, ce continent riche de sa diversité ne cesse de nous surprendre. Face aux bouleversements qu’il connaît, son développement et sa prospérité passeront par son agriculture, plus que jamais il est important d’investir ses ruralités. Asie, Afrique, Europe… Un autre continent exige notre intérêt, c’est celui des seniors ! Les plus de 60 ans représenteront 16 % de la population en 2030 contre 9 % en 1990. Le vieillissement pose un ensemble de défis à nos sociétés, en particulier celui de l’alimentation. Toute la chaîne devra s’adapter à leurs attentes alors même que les préoccupations au croisement entre santé, alimentation, environnement dicteront toujours plus les choix des consommateurs et des citoyens. D’autres repères seront structurants, comme la prolifération et les batailles normatives, le partage de la valeur ajoutée dans des systèmes toujours plus complexes etc. Autant d’éléments que nous détaillons et que les auteurs du Déméter 2020 et 2021 analysent !

La pandémie du Covid-19 signe-t-elle la fin du monde occidental. Cette crise balaye-t-elle définitivement le rêve d’une Europe puissante ?
La pandémie de COVID-19 bouscule tous les agendas et les rapports de puissance, à toutes les échelles. Plus encore, elle participe à accélérer ou à aggraver des dynamiques préexistantes, comme celle de la sino-mondialisation ou du repli américain. Il ressort de la pandémie et de la crise économique, qui déjà éprouve nos sociétés, une nouvelle fièvre, celle du localisme et de la démondialisation. Ce que nous considérions auparavant comme des signaux faibles, le repli sur soi et sur son assiette, se traduit aujourd’hui par une soif d’autonomie et oblige les gouvernants à s’interroger sur les termes de nos souverainetés. Cela concerne directement l’alimentation et l’agriculture. On voit en effet un intérêt croissant pour les plans de souveraineté locaux ou régionaux, pour l’autonomisation alimentaire à une heure où penser collectif et solidaire, au niveau de la ferme France et de l’Europe n’a jamais été aussi important. La gouvernance de nos modes de vie va être très certainement bouleversée par la crise sanitaire. Mais, comme dans toute crise, il y a des opportunités. Opportunités de repenser les secteurs que nous jugeons stratégiques et donc d’y investir pleinement. L’Europe s’est relevée en 1945 en se reconstruisant notamment sur son agriculture et sa sécurité alimentaire, l’heure est très certainement à donner un nouveau souffle à cette puissance fatiguée en réinvestissant son agriculture, il en va de sa sécurité et aussi de sa capacité à atteindre la neutralité carbone !

Avec une production de céréales à la baisse, la France va-t-elle jouer les seconds rôles à l’export et perdre définitivement des marchés ?
Depuis plusieurs années, le pôle de gravité du marché mondial des céréales bascule de plus en plus vers la mer Noire avec la Russie et l’Ukraine mais aussi la Roumanie qui a vu ses capacités de production fortement augmenter. Cela challenge forcément les positions des céréales françaises à l’export, d’autant plus que la récolte de grains sera cette année, en raison des évènements météorologiques, parmi les plus faibles de ces vingt dernières années. Pourtant, nous sortons d’une campagne historique sur la plupart des destinations de nos céréales, notamment les pays tiers : l’Afrique du nord, subsaharienne et la Chine. En blé tendre par exemple la campagne commerciale 2019-2020 a vu les exportations bondir de près de 25 % pour dépasser les 21 millions de tonnes. La campagne 2019-2020 équivaut pour le blé tendre à celle déjà historique de 2015-2016. Et, les agriculteurs s’en souviennent, 2016 a été une très mauvaise année pour la récolte, les chiffres des exportations en ont pâti. La France n’a pas pour autant disparu de la carte mondiale du blé. Au contraire, l’offre France est toujours présente et, si les quantités exportables sont moindres, elle sera cette année au rendez-vous de la qualité, capable de répondre à des demandes très variées ! De plus, l’offre France bénéficie d’un accord phytosanitaire avec la Chine qui lui permet d’être la seule origine européenne à pouvoir exporter vers la Chine dont la demande est soutenue. On craint ici et là que les cahiers des charges des importateurs pourraient avoir un impact. En plus de la proximité géographique, nous avons un atout très fort qui nous permet de jouer un rôle de premier plan : la durabilité de relations commerciales basées sur un climat de confiance et sur le respect historique des cahiers des charges. Les acteurs doivent poursuivre les efforts qu’ils ont consentis pour construire une filière organisée capable de développer une offre compétitive et de se distinguer sur des marchés très concurrentiels. Producteurs, coopératives, négociants, acteurs de la logistique (qui ont été au rendez-vous cet hiver et pendant le confinement) … Tous doivent se mobiliser et se rassembler sous le pavillon France mais aussi et surtout ils doivent être soutenus et accompagnés par les pouvoirs publics.

Pourquoi l’agriculture française ne mise-t-elle pas sur la richesse de la diversité de sa production végétale, notamment les fruits et légumes frais, voire transformés ?
Depuis ces quinze dernières années, la production française de fruits a connu un net recul quand celle de légumes est restée relativement stable. Il s’agit pourtant d’un secteur essentiel de notre économie et vital pour le dynamisme de nos territoires. La France reste malgré tout dans le top 5 des producteurs de fruits et légumes avec une expertise technique sans pareil alors que les aléas climatiques et les risques sanitaires rendent leur production particulièrement précaire. Les États généraux de l’Alimentation lancés par le gouvernement en juillet 2017 ont conclu sur deux axes de travail pour cette filière : créer et répartir la valeur et assurer une alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous. Ces axes n’ont jamais autant d’actualité que depuis la fin du confinement et la crise sanitaire qui nous touche encore. Que veulent aujourd’hui les consommateurs français ? que nous disent les tickets de caisse et les caddies de supermarchés ? Un véritable appétit pour des productions végétales qui rémunèrent correctement les producteurs, une faim grandissante pour des produits sains et de qualité. C’est précisément ce qu’a à offrir la filière des fruits et légumes avec une offre de grande qualité, notamment grâce aux indications protégées et aux appellations d’origine contrôlée. Les consommateurs ont montré qu’ils voulaient une nouvelle éthique alimentaire, consommer moins, mieux, local, responsable et durable, tout ce que les filières de productions végétales ont à offrir et à un prix qui permet à tout le monde de se nourrir.

Propos recueillis par Michel Bru

Le Déméter 2020 est disponible sur commande : 
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https://www.cairn.info/le-demeter–0011662116.htm