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L’Entretien

François Purseigle est professeur des universités à l’Institut national Polytechnique de Toulouse, ingénieur en agriculture et docteur en sociologie rurale. Il est l’auteur du « Nouveau capitalisme agricole. De la ferme à la firme » paru aux Presses de Sciences Po, 2017.

« Il ne faut pas faire de l’agribashing l’alpha et l’oméga de la politique agricole »

Comment appréhendez-vous l’amplification du phénomène d’agribashing au sein de la société française ?

Tous les agriculteurs ne vivent pas cette situation de la même manière. Le secteur de l’agriculture focalise des passions que l’on n’observe pas dans d’autres secteurs économiques. Cependant, il n’y a jamais eu autant d’attentes de la part de la société vis-à-vis des agriculteurs, et ce, au moment même où ceux-ci sont minoritaires et qu’ils s’effacent au sein de notre société. Nous n’avons pas affaire à un monde agricole homogène mais à des mondes agricoles avec des situations très diverses. Cette notion s’illustre par des contrastes entre les tailles d’exploitation, les projets des agriculteurs qui sont de plus en plus différents. De fait, le rapport avec la société est différent d’un agriculteur à l’autre. Cette question-là est à nuancer et je ne pense pas par exemple que les viticulteurs qui commercialisent en circuit court sont confrontés de la même manière à l’agribashing que des céréaliers qui n’auraient aucun lien avec le consommateur.

Cela étant d’autres professions font aujourd’hui l’objet de controverses, c’est le cas notamment des enseignants, des médecins, des policiers, etc., qui passent parfois eux-aussi à l’épreuve du « bashing ». Les controverses sont des modes d’expression très contemporains du débat public et elles n’épargnent aucun groupe professionnel. Ce qui est nouveau pour les agriculteurs c’est peut-être qu’ils étaient jusqu’alors dans un simple dialogue avec l’État. Or, aujourd’hui ils sont appelés à construire des formes nouvelles de dialogue avec l’ensemble de la société.

Que pensez-vous de l’impression que donnent les Français de tout savoir sur l’agriculture ?

L’agriculture cristallise des enjeux auxquels les Français sont attachés : l’alimentation, l’aménagement du territoire, etc. Aujourd’hui, ce qui est difficile à vivre, c’est que tous les Français pensent avoir un avis sur l’agriculture, alors même qu’ils ne connaissent plus (pas) le métier d’agriculteur. Alors bien sûr, beaucoup d’entre nous ont des origines agricoles. Mais cette réalité sociale et historique ne justifie pas ce comportement. Les controverses ne sont pas forcément alimentées par les néo-ruraux et les coups durs portés à l’agriculture proviennent même parfois de descendants d’agriculteurs qui reviennent vivre au village. Paradoxalement, les controverses naissent avant tout dans les espaces ruraux. Les agriculteurs ne sont pas critiqués dans les boutiques à Paris, mais par ceux qui les côtoient au quotidien. Globalement, il n’y a pas de fracture entre la société des villes et celle des champs. Les agriculteurs incarnent définitivement les modernités de nos sociétés contemporaines et certains Français l’oublient trop souvent. Je pense également que les Français ne portent pas forcément le même regard sur les agriculteurs et sur l’agriculture. Nous avons besoin de prendre des mesures pour répondre à ces questions.

Quelles mesures faut-il adopter pour sortir de cette spirale ?

Beaucoup d’agriculteurs sont ouverts au dialogue. Mais à force de s’enfermer dans le discours de l’agribashing, nous risquons de perdre de vue les objectifs fixés par la profession s’agissant de l’installation des jeunes, de la construction de la valeur, de l’anticipation sur la règlementation, etc. Dans cette somme de pratiques qui ont évolué, les agriculteurs ont du mal à se situer et à communiquer. Les Français sont amnésiques de la période où ils ont réclamé des produits pas chers et standards. Et ils ne savent pas les efforts qui ont été accomplis par les agriculteurs. Les initiatives d’agriculteurs sur Youtube et les réseaux sociaux, comme ceux de l’association FranceAgri Twittos, partageant leur quotidien avec sincérité, simplicité et sans édulcorer leur réalité sont à mon sens exemplaires de ce qu’il est intéressant de faire.

S’il faut acter l’agribashing, il faut en sortir rapidement. Il ne faut surtout pas en faire l’alpha et l’oméga de la politique agricole !

L’agribashing est-il la résultante d’une agriculture qui vit une période de transition impliquant des choix, des ruptures et des changements de repères ?

Il est important d’apporter des réponses sur la question agricole, les Français les attendent, même s’il n’est pas facile d’apporter des réponses simples sur un dossier d’une grande complexité s’agissant notamment de l’utilisation des questions environnementales, de l’usage des pesticides, des innovations techniques, etc. Il faut expliquer les verrous technologiques qui s’imposent aux agriculteurs et les solutions qu’ils y apportent. De fait, les agriculteurs sont en réelle difficulté lorsqu’on leur demande d’apporter des réponses simples aux questions sociétales. Dans ce système complexe, il y a un réel besoin de réassurance identitaire.

Quant aux violences physiques faites aux agriculteurs, elles sont inacceptables. Au-delà de cette violence faite aux personnes, il faut sortir de l’idée que tous les Français sont opposés à l’agriculture. Il y a un besoin urgent d’installer des jeunes, et ce n’est pas en leur disant que le métier qu’ils veulent faire est « controversé » qu’on y arrivera.

L’inacceptable violence physique à l’endroit des agriculteurs relève de nouvelles formes de radicalité qui se font jour aujourd’hui dans notre société, et qui ne sont pas seulement réductibles à l’agribashing.

Propos recueillis par Michel Bru