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L’Entretien

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique et professeur à l’Université catholique de l’Ouest. Il est également rédacteur en chef de la revue de géopolitique Conflits et il dirige le cabinet de communication stratégique Orbis.

Il a consacré plusieurs ouvrages à l’histoire de l’alimentation et il publie des chroniques gastronomiques dans plusieurs médias.

Il nous livre son regard d’historien sur l’agriculture.

« Manger à sa guise, avoir accès à des produits de qualité est une exception dans l’histoire de l’humanité »

Dans notre société de moins en moins paysanne et rurale, les cas de conflits de voisinage entre agriculteurs et riverains sont de plus en plus d’actualité. Quel regard portez-vous sur ce phénomène de société ?

C’est un paradoxe que je vis au quotidien. Je vis dans une commune des Yvelines située à 5 km de La Défense, où je suis également élu depuis 2008. Or cette commune, Montesson (16 000 habitants), possède l’une des dernières plaines maraîchères d’Ile-de-France, essentiellement tournée vers la production de salades.

D’un côté la population aime cette plaine maraîchère et souhaite la conserver, de l’autre il y a une véritable incompréhension de ce qu’est l’activité agricole. Les mêmes qui veulent conserver la plaine maraîchère se plaignent de la circulation de tracteurs dans la ville, des odeurs induites par l’épandage des engrais, du refus des maraîchers à ce que l’on vienne se balader dans les champs, qui sont leurs lieux de travail.

Il y a aujourd’hui une méconnaissance majeure sur ce qu’est l’activité agricole. La plupart des Français ne savent pas ce que c’est. Ils idéalisent une nature fantasmée, ils s’imaginent que la culture se fait toute seule, ils n’ont pas conscience des moyens techniques et humains que nécessitent la production agricole. Ils ignorent complètement la pénibilité du métier d’agriculteur : les journées passées dehors, dans le froid et sous la pluie, le dos courbé, à porter des charges lourdes, la crainte de la grêle, de la sécheresse, du trop d’eau.

Je vois des urbains qui voudraient imposer du bio partout, alors qu’ils ne savent pas, de façon concrète, ce que suppose ce label, ni comment fonctionne l’agriculture aujourd’hui. Nous sommes davantage dans l’incantation magique que dans la pensée raisonnée. Les dangers de la nature sont inconnus à beaucoup : le mildiou, les doryphores, la grêle, etc. Beaucoup s’imaginent que la nature est gentille, qu’il suffit de la laisser faire et que tout ira bien. Nombreux sont ceux qui croient savoir, parce qu’ils ont vu un reportage à la télévision, et qui voudraient imposer leur vision des choses aux agriculteurs. Cela crée des tensions et provoque de nombreuses inquiétudes chez tout le monde.

L’agriculture a une image négative auprès des Français qui lui imputent une forte responsabilité dans les pollutions environnementales et les problèmes de santé publique, à tel point qu’ils ont oublié sa fonction nourricière. Ce désamour entre l’agriculture et la société qui a pourtant des précédents dans l’histoire est-il irréversible ?

Si on ne fait rien, oui.

La plupart des Français d’aujourd’hui n’ont jamais visité une exploitation agricole. Leurs connaissances du monde agraire reposent sur une base très faible. Il y a à la fois une méconnaissance de l’histoire, par exemple le fait que nous avons vaincu la famine, ce qui est un progrès colossal de l’humanité, et une méconnaissance du présent, sur la façon dont fonctionne le métier d’agriculteur aujourd’hui.

Le discours sur l’agriculture n’est pas produit par les agriculteurs mais par leurs adversaires. Sans cesse, on parle de pollution, de pesticides, d’engrais. Cela fait d’autant plus peur que les gens ne savent pas ce que c’est. On le voit sur le dossier du glyphosate où il est bien difficile d’avoir une réflexion rationnelle. Cela pose un problème épistémologique : sur quoi peut reposer un savoir et une réflexion s’il n’y a pas de connaissance du sujet ?

Le relativisme est le grand ennemi des agriculteurs. Un reportage de quelques minutes à la télévision est jugé plus crédible que le discours d’un ingénieur agronome qui travaille sur ces sujets depuis de nombreuses années ou d’un paysan qui le vit au quotidien.

Il y a eu des excès de la part de l’agriculture française, que l’on paye aujourd’hui au prix fort. C’était le temps des tâtonnements et des découvertes, et certains produits ont été mal utilisés. Il faut revenir de cela et avoir une gestion plus responsable.

Mais on considère aujourd’hui qu’il est normal de se nourrir. Or rien n’est plus « anormal » que d’avoir accès à une alimentation de qualité pour un prix modique. Il a fallu attendre les années 1960 pour que la France soit autosuffisante en alimentation. Nous avons une telle profusion d’aliments que nous oublions que la norme, durant des millénaires, a été la disette. La dernière famine en France remonte à l’hiver 1710. Elle a provoqué des milliers de morts de faim. Les disettes n’ont été éradiquées qu’au milieu du XIXe siècle. Manger à sa guise, avoir accès à des produits de qualité est une exception dans l’histoire de l’humanité. Et nous devons cela à l’accroissement de la productivité et à l’amélioration des produits phytosanitaires.

Vers 1900, le poids moyen d’une vache était de 200 kg. Aujourd’hui, les belles vaches à viande tutoient les 1 000 kg. C’est plus de viande, pour moins chère.

Notre défi est d’améliorer l’agriculture, d’abandonner ce qui nuit à la santé, sans rejeter tout ce qui a permis le développement de l’alimentation. Quand je vois les propositions de certains, je sais que les conséquences sont un retour aux disettes. Un bond arrière de deux siècles à cause de leur obscurantisme scientifique.     

Pour remédier à cela, les syndicats agricoles et les entreprises agraires doivent absolument communiquer sur la réalité de leur métier. Il faut prendre acte du fait que la population française est ignorante de ces sujets et que l’agriculture est un monde inconnu à beaucoup. Le monde agricole doit donc produire de l’information pour contrecarrer les discours négatifs. Il faut expliquer comment travaille un éleveur ou un céréalier aujourd’hui, avec quels outils, quels produits, etc.

Et bien évidement, pour que le discours soit cohérent, éliminer ce qui est nuisible et toujours perfectionner pour aller de plus en plus vers une agriculture raisonnée.     

Il y a tout un travail d’éducation à faire pour montrer l’agriculture réelle, dans sa complexité et sa diversité, à une population qui a une a priori favorable, mais qui ne connaît pas du tout le sujet.    

Vous avez mené une réflexion sur le rôle de l’agriculture périurbaine en prenant exemple sur les plaines maraîchères d’Ile-de-France. Quelle analyse géopolitique faites-vous de ces enjeux locaux ?

C’est un sujet que je vis quotidiennement depuis plus de dix ans. Sur le papier, tout le monde veut conserver les plaines maraîchères. Dans les faits, c’est tout autre. Les différentes lois prises par les gouvernements obligent les communes à construire. Aujourd’hui, les préfets peuvent préempter des terres et les bâtir de force, même si les maires sont contre. D’un côté on dit que l’on veut préserver les zones agricoles, de l’autre on oblige les communes à bâtir, c’est-à-dire à urbaniser leurs zones agricoles. Si elles ne le font pas, elles peuvent subir des amendes et leurs terres peuvent être préemptées par l’État pour être construites.   

Nous sommes dans une situation d’hypocrisie complète où derrière le discours de protection de l’environnement, c’est en réalité une politique de destruction qui est menée.

Vous êtes l’auteur d’une Histoire du vin et de l’Église. Pouvez-vous nous dire comment s’est transmis l’héritage viticole romain et comment se sont construits les vins qui enchanteront nos papilles pour les fêtes de fin d’année ?

En France, ce sont les Romains qui ont apporté la vigne et c’est l’Église qui l’a développée et intensifiée. Tous les grands vignobles d’aujourd’hui sont des anciens vignobles de monastères ou d’évêchés.

Ce qui fait le vin, c’est l’homme. Les moines ont asséché des marécages, ils sont épierrés des terrains, ils ont construit des restanques, ils ont perfectionné la vinification et le travail de la vigne. Les vignerons d’aujourd’hui sont leurs héritiers et leur doivent beaucoup.

J’organise régulièrement des dégustations de vin pour des étudiants. Il y a une soif de savoir et de découverte des terroirs français. Il faut boire le vin avec éducation. Connaître la culture et l’histoire de chaque vignoble permet d’apprécier le travail des siècles. Voir dans chaque bouteille sa région d’origine, ses paysages, ses villes. Comprendre pourquoi il y a du vin ici et pas ailleurs, pourquoi il est bon là et pas ailleurs. C’est le fruit de l’histoire et du travail intensif des vignerons.

Mais nous avons trop tendance à penser que cela est acquis, alors que la connaissance du vin échappe à une grande partie des Français. Là aussi, il faut communiquer, former, informer. L’éducation à une alimentation saine et à une agriculture de qualité doit se refaire à chaque génération. C’est une nécessité si nous voulons que la France demeure une des principales puissances agricoles mondiales.

Propos recueillis par Michel Bru