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L’Entretien

Jean-Marc Chaumet est Agroéconomiste à l’Institut de l’Élevage (Idele) et spécialiste de la Chine. Il est également membre du comité de rédaction du Déméter.

« La Chine est déficitaire en produits alimentaires avec la rive nord, qui lui vend des alcools, des produits animaux, des céréales… mais également des fruits ».

La Chine trace les nouvelles routes de la soie avec le plan d’investissement qu’elle a lancé pour développer ses relations commerciales. Cela étant, a-t-elle besoin d’importer des produits agroalimentaires ?
La Chine est un grand pays agricole : 1er producteur mondial de riz, de blé, de viande porcine, de viande ovine, de pomme de terre de pomme, de fraise…2ème producteur mondial de volaille, de maïs, de viande bovine…
Alors que l’Empire du Milieu a pratiquement toujours compté sur ses propres forces pour nourrir sa population, il est devenu au XXe siècle et surtout depuis une quinzaine d’années importateur net de produits agricoles et alimentaires, avec un déficit commercial de près de 60 milliards de dollars en 2018.

Cinq grands facteurs expliquent l’envolée des importations :
• Le manque de ressources naturelles : la Chine doit nourrir 19% de la population mondiale (1,4 milliards d’habitants) avec moins de 9% des terres arables. La Chine possède 0,09 ha de terre agricole par habitant, bien moins que la moyenne mondiale qui se fixe à environ 0,24 ha/hab. En outre, le développement industriel comme le développement agricole basé sur l’intensification, ont mené à la pollution des terres et des eaux, réduisant encore les ressources disponibles.
• Les prix élevés : l’augmentation du coût de la main d’œuvre, du prix des contrats foncier, la petite taille des exploitations (0,7 ha en moyenne), l’instauration de prix minimums sur certaines productions comme les céréales…expliquent que les prix chinois sont souvent supérieurs à ceux pratiqués sur le marché mondial.
• La qualité des produits : des problèmes sanitaires liés aux processus de production éclatent à intervalles réguliers en Chine et tirent les importations de certains produits étrangers, réputés plus sûrs, comme les poudres de lait infantiles.
  Le manque de produits spécifiques et de savoir-faire : les importants volumes produits par la Chine ne correspondent pas toujours à la demande des consommateurs. Ainsi, 1er producteur mondial de blé, le pays est néanmoins contraint d’acheter du blé panifiable pour satisfaire la consommation de pain et viennoiseries en plein essor.
• La curiosité des consommateurs chinois, surtout urbains, pour des produits nouveaux et sains.
Si les importations chinoises de soja (2/3 du commerce international) sont connues, la Chine est également devenue le 1er importateur mondial de produits laitiers, de viande bovine, de viande ovine…

Ces nouvelles routes de la soie aideront-elles la chine à se nourrir ?
L’initiative des routes de la soie lancée en 2013 par le président chinois Xi Jinping a pris une ampleur considérable. Le projet englobe aujourd’hui, 60% de la population mondiale, 30% du PIB et plus du tiers du commerce international. Presque toutes les régions du monde sont intégrées, de l’Afrique à l’Océanie, en passant par le Moyen-Orient, l’Europe et l’Amérique du Sud.
Il doit répondre à plusieurs objectifs. Tout d’abord, un but stratégique pour former de nouvelles alliances politiques et diplomatiques qui rompront le relatif isolement du pays sur la scène internationale. Ensuite, un objectif de politique intérieur, à travers le développement économique des provinces de l’Ouest du pays (Xinjiang, Tibet, Qinghai), avec l’idée sous-jacente de renforcer leur stabilité sociale et politique.
L’enjeu économique constitue le 3ème volet de ce projet. A travers la construction d’infrastructure, le pays cherche à trouver de nouveaux débouchés pour exporter ses surcapacités industrielles. Mais il aspire également à acquérir des matières premières, énergétiques comme agricoles. Les investissements dans les ports, les routes, les parcs agro-industriels, la mise en valeur de terres… répondent à l’appétit chinois. Si la Chine cherche à satisfaire sa demande intérieure, en facilitant le commerce, elle cherche également à sécuriser les flux pour réduire sa dépendance alimentaire, synonyme pour ses dirigeants, de vulnérabilité dans son ascension politique et économique. Dans l’histoire chinoise, maîtriser son approvisionnement agricole était une source de richesse et de stabilité et une condition de puissance d’un État et donc de sa survie. Les achats/locations de terres, les investissements dans les entreprises de transformation répondent à cette stratégie.

Quel rôle va jouer le bassin méditerranéen dans le développement de ces nouvelles routes de la soie ?
Dans le domaine alimentaire, la diversité du bassin méditerranéen nécessite de distinguer la rive nord de la rive sud. Avec cette dernière, la Chine affiche un excédent commercial agricole, pourvoyant les pays en thé, graines de tournesol, arachide… Mais la Chine est, depuis quelques années, importatrice nette de fruits avec cette région, notamment d’oranges, pamplemousses, fraises congelées… La Chine semble donc avoir trouvé là une source d’approvisionnement en fruits.
A l’inverse, l’Empire du Milieu est déficitaire en produits alimentaires avec la Rive nord, qui lui vend des alcools, des produits animaux (viandes et produits laitiers), des céréales… mais également des fruits (oranges, citrons, kiwis…). La rive nord se trouve en outre sur le tracé de la route ferroviaire, partant de Chine et reliant l’Allemagne, la France et l’Espagne.

La France a-t-elle des atouts agricoles à faire valoir dans ses relations commerciales avec la Chine ?
La France est le 8ème fournisseur de la Chine en produits agroalimentaire. Elle compte sur ses alcools (vins et cognac), ses produits laitiers, sa viande porcine et son orge pour assurer un excédent commercial avec l’Empire du Milieu. En alcools et en produits laitiers, l’image de la France est associée au haut de gamme et à la qualité, touchant la classe moyenne urbaine. Enfin, le marché chinois s’est ouvert au 2ème semestre 2018 à la viande bovine française, laissant espérer un démarrage des flux dès cette année.

Propos recueillis par Michel Bru

A lire : La Chine au risque de la dépendance alimentaire par Jean-Marc Chaumet et Thierry Pouch – Presses Universitaires de Rennes. En vente sur technipel.idele.fr