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L’entretien

Quentin Mathieu est économiste. Il est chargé de missions à l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture. Il est membre du comité de rédaction du Déméter. 

« Il serait enfin temps (…) que l’Europe renoue réellement avec son objectif de protection et de promotion de son agriculture. »

Le prochain budget pluriannuel 2021-2027 de la PAC est en recul de 5 % sur proposition de la Commission européenne. Comment analysez-vous cette situation qui montre que l’agriculture n’est plus vraiment une priorité pour Bruxelles ?

Tout d’abord, cette baisse du budget de la prochaine PAC est certainement sous-évaluée. En effet, cette baisse de 5 % est calculée en monnaie courante. Hors un calcul en monnaie constante, en tenant compte de l’hypothèse d’une inflation de 2 % en moyenne par an, nous donne une baisse de 11 % dès 2021.

Cette amputation du budget de la PAC, sous couvert de la sortie prochaine du Royaume-Uni, traduit le manque d’ambition de l’Europe pour son agriculture. Alors que les autres puissances agricoles travaillent à la défense, si ce n’est à la hausse de leurs budgets agricoles, ce nouveau recul des moyens engagés par Bruxelles est un nouveau camouflet quant aux objectifs originaux de la politique agricole commune. Dorénavant, l’accent est mis sur la défense et le contrôle des migrations, alors que la sécurité alimentaire et la compétitivité des exploitations européennes n’ont jamais été autant malmenées. Ce constat met également en lumière le désintérêt de la population européenne pour son agriculture, dont le modèle de production est contesté, plus particulièrement sur son aspect environnemental et du respect du bien-être animal.

Pour ma part, le point le plus inquiétant est certainement l’absence d’ambition internationale de notre politique agricole commune, dont les décideurs européens s’obstinent désormais à son verdissement sans prêter attention à l’importance de l’agriculture dans la géo-économie mondiale. L’agriculture est un secteur stratégique pour la paix et la stabilité sociale dans de nombreux pays en situation de sismicité alimentaire. La PAC eut été un levier important pour promouvoir notre modèle et tirer profit de nos avantages comparatifs, tout en diffusant la paix, du moins tout en participant à maintenir des équilibres politico-sociaux souvent très fragiles dans les pays du sud. La poursuite de ce retrait sur la scène agricole internationale est un bien mauvais signal envoyé quant à la défense de nos agriculteurs et de nos intérêts.

Quelles vont être les conséquences pour l’agriculture française dont la puissance est par ailleurs de plus en plus contestée par la multiplication des accords de libre-échange négociés par l’Europe ?

Irrémédiablement, la baisse du budget PAC va contribuer à fragiliser l’agriculture française en continuant de livrer nos exploitations à une concurrence accrue, aussi bien à l’extérieur de ses frontières qu’en son propre sein. La transition d’une PAC protectrice à une PAC concurrentielle se poursuit, en réduisant d’avantage les filets cde sécurité qui avaient été créés pour protéger les exploitations de la volatilité des marchés et des aléas économiques. On a bien vu les conséquences désastreuses de la fin des quotas laitiers qui ont plongé l’Europe laitière dans une profonde crise structurelle, et l’histoire semble de nouveau se répéter pour le secteur sucrier.

Non content de poursuivre ce travail de sape, les décideurs européens s’évertuent à ouvrir nos marchés à la concurrence étrangère. Mais comment prétendre défendre notre agriculture tout en ouvrant les négociations avec des pays dont le fossé est évident en termes de compétitivité et de normes ? Le Brésil et l’Argentine ont fait de la variable agricole un véritable atout pour dynamiser leurs échanges commerciaux. Leur capacité à capter chaque année de nouvelles parts de marché, grâce à leur compétitivité prix et des politiques économiques à l’avantage de leurs exportations, montrent leur volonté de contester l’hégémonie des puissances agricoles occidentales.

Dans le même temps, la Commission européenne a ouvert les négociations avec les pays du Mercosur, avec en guise d’échange une promesse d’ouverture du marché agricole européen. Par exemple, le chiffre de 100 000 tonnes de viandes bovines de contingent d’importations exonérés de droit de douane avait été évoqué, montrant à quel point la Commission utilise l’agriculture non comme un outil stratégique, mais telle une simple monnaie d’échange.

Nous pouvons aussi évoquer le CETA, même si les impacts sur l’agriculture européenne sont très modérés depuis sa ratification. Sans oublier les discussions en cours avec les pays océaniens que sont l’Australie et la Nouvelle-Zélande, deux acteurs majeurs dans le commerce international de produits agricoles.

Mais c’est surtout la superposition de ces accords ou de ces projets d’accords qui doit nous inquiéter. Mis bout à bout, la pression concurrentielle qui s’exercerait sur les exploitations européennes, et plus particulièrement françaises, porterait un préjudice économique notable.

Dans le futur accord commercial entre la Chine et les États-Unis, il y a un volet agricole. Cet accord va-t-il, selon vous, menacer l’Europe agricole ?

L’engagement de la Chine à importer des produits agricoles américains ne devrait pas significativement bouleverser les équilibres commerciaux entre les deux pays. Les modalités de cet accord prévoient que la Chine importe des denrées américaines pour 30 milliards de dollars supplémentaires, en sachant que la valeur des importations chinoises de produits agricoles américains s’élevait à 24,2 milliards de $ en 2017. La guerre commerciale engagée par Donald Trump et les mesures de rétorsions commerciales imposées par la Chine en réponse ont contribué à réduire ces flux d’importations à 16,2 milliards de $ en 2018. A savoir que 60 % de ces importations sont composées de graines oléagineuses, en particulier du soja dont la Chine capte les trois-quarts des flux commerciaux internationaux.

On voit mal comment la Chine pourrait autant augmenter et en si peu de temps ses importations agricoles, puisque cela représenterait 25 % du total de ses importations agroalimentaires. On peut penser que cet accord vise surtout à revenir à une situation équivalente à celle d’avant la guerre commerciale, tout en asseyant certaines positions dominantes des États-Unis sur le marché chinois.

Les conséquences pour l’Europe agricole sont certainement à chercher d’un point de vue indirect. En cas de non-accord entre la Chine et les USA, l’administration Trump risque de mettre la pression sur leurs homologues européens pour importer davantage de céréales et de soja, et ceci afin de réduire les stocks qui s’accumulent dans les silos américains. Inversement, en cas d’accord entre ces deux parties, les autres exportateurs de soja et de céréales, que sont l’Argentine mais surtout le Brésil (pour le soja et le maïs), risquent de recentrer leurs exportations vers le continent européen. C’est en quelque sorte un jeu de chaises musicales qui est en train de se jouer et l’Europe reste une simple spectatrice, sans aucun poids sur les négociations actuelles.

Dans ce contexte, pensez-vous que dans ses négociations avec l’Europe, Washington obtiendra l’ouverture du marché agricole européen à ses produits ?

La question agricole avait été soulevée lors de la dernière rencontre entre Jean Claude Juncker et le Président américain. Les importations de denrées agricoles américaines sont restées un sujet de blocage permanent dans les négociations commerciales entre l’Europe et les États-Unis. Mais pour l’heure, la Commission européenne exclut toutes possibilités d’inclure le secteur agricole dans les pourparlers avec les États-Unis, et ceci malgré l’ambition clairement affichée par le représentant du Commerce américain d’obtenir des concessions sur ce secteur.

La possibilité d’une ouverture du marché agricole européen semble donc être encore très éloignée, mais jusqu’à quand ? Entre la pression hégémonique exercée par la Chine, la poussée des nouveaux émergents (Brésil, Argentine) et les manœuvres offensives de la Russie sur le commerce international de céréales, l’Europe apparaît isolée, affaiblie et avec peu d’alliés. Dans cet atmosphère mercantiliste, il serait enfin temps que le C de la PAC retrouve tout son sens, et que l’Europe renoue réellement avec son objectif de protection et de promotion de son agriculture.

Propos recueillis par Michel Bru