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L’Entretien

Pierre Blanc est docteur en géopolitique (HDR), ingénieur général des Ponts, des Eaux et des Forêts (IGPEF), Maître ès sciences (option génétique). Il est professeur de géopolitique à Bordeaux Sciences Agro et Sciences Po Bordeaux et consultant auprès du CIHEAM (centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes).

« Le métier d’agriculteur est malheureusement devenu trop « repoussoir » pour entraver cette trajectoire de déprise humaine dans les campagnes. C’est là toute la nécessité de le « ré-enchanter » par des politiques agricoles et rurales ambitieuses. »

La question foncière est au centre de la réflexion de votre ouvrage sur une agro-histoire du monde* paru en 2018. Entre logiques de pouvoir et moteur politique, peut-on dire qu’il y a encore des inégalités d’accès à la terre au XXIe siècle ?
La distribution très inégalitaire de la terre est commune à la plupart des grandes aires géographiques du monde. De l’Amérique latine à l’Asie du Sud, de l’Europe au Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord à l’Afrique Australe, différents phénomènes historiques ont produit des sociétés fortement clivées sur le plan foncier.  En Amérique latine, par exemple, la conquête espagnole et portugaise a établi un régime foncier de grande propriété qui, en l’absence de réforme agraire, s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui. Au Moyen-Orient, c’est l’hybridation entre les réformes ottomanes du XIXe siècle prévoyant la privatisation des terres et l’émergence d’une classe d’affaire dans les villes qui a entrainé cette concentration foncière. Au même moment, en Europe méditerranéenne, c’est la dislocation de l’ancienne propriété féodale au 19ième siècle qui a produit en fait un transfert des terres moins vers des paysans que vers des élites économiques. En quelque sorte la dé-féodalisation y a produit un « embourgeoisement de la terre ». La liste des processus est ici loin d’être exhaustive bien sûr.
Quels que soient les processus, cette structure déséquilibrée à la terre a, en retour, contribué à produire quantité d’évènements politiques, allant des régimes autoritaires en Europe méditerranéenne aux mobilisations des paysans en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Asie. Je pense respectivement aux Farc colombiennes, au PKK kurde et aux maoïstes indiens dont la fondation s’enracine dans cette problématique. La liste est longue des ces mouvements à forte odeur agraire dont on doit constater l’actualité. Même si leur ancrage paysan s’est parfois émoussé avec le temps, ces mouvements ont été créés dans des moments où la prééminence rurale au sein des sociétés renforçait l’explosivité politique de l’inégalité foncière. En effet, un fort déséquilibre dans une société urbanisée ne joue pas le même rôle politique que dans une zone rurale.
Aujourd’hui, c’est davantage l’urbanisation qui fait décroitre ce potentiel d’instabilité foncière que le règlement de la répartition de la terre qui demeure souvent déséquilibrée. Cependant, en Amérique centrale, en Afrique australe, en Asie du Sud, notamment au Pakistan et au Bangladesh, cette inégalité y mine la stabilité et le développement. Par exemple, en Afrique du Sud, cette inégalité d’accès à la terre entre Blancs et Noirs s’invite actuellement dans l’agenda politique alors que Nelson Mandela, grand héraut de la nation arc-en-ciel, avait accordé la priorité à la réconciliation plutôt qu’à la justice. Aussi n’avait-il pas été offensif sur la question de la redistribution entre Blancs et Noirs quand Cyril Ramaphosa remet cette question de la concentration foncière au cœur des priorités du pays. Cette concentration n’est pas qu’un héritage du passé. Elle est en train de s’accélérer sous la pression de l’émergence d’une « agriculture de firme », avec des effets qui peuvent être délétères sur le plan social et politique surtout si cette politique d’investissements n’est pas encadrée et qu’elle se réalise dans les sociétés encore très rurales. L’histoire nous enseigne ce que peut alors produire ce scénario en termes de violence sociale et politique.

Vous dites que la terre prodigue ses ressources et confère la puissance à ceux qui se l’approprient. Comment a-t-elle conditionné la réémergence de la Chine ? Y-a-t-il d’autres exemples, dans une moindre mesure ?
C’est bien la dissolution des communes populaires établies par la collectivisation qui a permis aux paysans à partir de 1978 de devenir usagers de la terre, dans le cadre dudit système de responsabilité voulu par Deng Xiaoping. Ce faisant, les paysans chinois ont été les premiers moteurs de la croissance économique du pays relayée ensuite par l’essor industriel dans les zones franches du littoral. Cependant cet essor de la production agricole a aujourd’hui touché ses limites au point que les autorités s’inquiètent de l’insuffisance foncière du pays alors même que leurs desseins de grandeur sont de plus en plus affirmés. Comptant 20% de la population mondiale, la Chine ne représente que 9% des terres mondiales avec des productivités encore limitées. Dans ces conditions, la Chine, considérant que sa puissance passe également par sa sécurisation alimentaire, est porteuse d’une doctrine alimentaire et agricole qui comporte deux volets fonciers. Sur le plan interne, la Chine permet désormais aux paysans partis en ville de laisser leur titre d’usage de la terre (Hukou) à des banques foncières où des entreprises peuvent ainsi se constituer des lots fonciers conséquents pour investir et, partant, contribuer à l’essor de la production ; il faut dire qu’avec un exode rural annuel de quelque 15 millions de personnes, la Chine aurait perdu 7,5 millions d’hectares à l’abandon. Sur le plan externe, elle privilégie les investissements agricoles à l’étranger au travers de locations ou d’achats de terres jusqu’en France au point d’y avoir déclenché une révision de la loi foncière à partir de 2016.
D’autres exemples mettent en lumière ce lien entre puissance et terres. Après avoir abandonné son modèle collectiviste, la Russie en reconfigurant son assise foncière a ré-émergé sur le plan agricole au point de redevenir le premier exportateur de blé comme elle le fut avant la Première Guerre mondiale. Et c’est un outil qui devient stratégique dans sa politique d’influence. On pourrait aussi citer, parmi d’autres, le Brésil qui se représente depuis la dictature comme une puissance de la terre mais en oubliant la plupart de ses paysans. On le voit maintenant de façon caricaturale avec Jair Bolsonaro qui privilégie clairement l’agro-business, établi en partie sur l’ancienne grande propriété et qui rêve de faire avancer le front pionnier dans la forêt amazonienne quitte à occire les communautés autochtones.

L’Afrique est menacée par les politiques d’investissement et la corruption. Dans les contrastes que nous montre ce continent se pose la question de l’avenir de l’alimentation en Afrique de l’Ouest. Pensez-vous qu’il est encore possible de faire progresser la production agricole locale afin d’assurer la sécurité alimentaire dans cette zone ?
Cette politique d’investissement s’est accélérée depuis les années 2000, particulièrement en Afrique de l’Est. Mais l’Afrique de l’Ouest n’échappe pas à cette vague. Cette politique n’est en soi pas défavorable car la capacité d’investissement demeure trop limitée sur ce continent. Cependant, le risque, déjà mis en lumière à la faveur de plusieurs exemples, est que ceci s’accompagne de déguerpissements des populations paysannes. En effet, dans certains États défaillants la tentation politique est grande d’allouer des terres à ces investisseurs sans tenir compte des agriculteurs qui la travaillent alors. Faut-il souligner que les déserts humains sont rares ?
Pour se prémunir de ce risque d’éviction, la volonté de sécurisation foncière, antienne de certaines organisations internationales, paraît tomber sous le sens. Il s’agit ainsi d’immatriculer les terres des paysans qui jusqu’alors la cultivent sans en être propriétaires eu égard au droit coutumier. Mais cette immatriculation ne suffit pas, loin s’en faut. Si des politiques agricoles ambitieuses (crédit, formation, organisation de filières, etc.) ne sont pas associées à cette politique de privatisation de la terre, on assistera alors à ce que l’histoire a déjà montré ailleurs : les paysans cèderont leurs terres pour s’exiler en ville ou ailleurs. Pas sûr que la question de la sécurité alimentaire sera alors solutionnée…L’autre alternative est que les investisseurs impliquent les paysans cultivant les terres qu’ils convoitent. Mais, là encore, l’issue favorable en termes économiques et sociaux dépend de la nature du contrat et surtout du respect de celui-ci. Or, des exemples montrent que l’asymétrie de pouvoir ne facilite pas toujours cet équilibre.

La France est encore une grande puissance agricole, la première de l’Union européenne. Comment analysez-vous son avenir à la lecture des chiffres qui disent que 200 fermes disparaissent chaque semaine en France ?
Il faudrait s’entendre sur la notion de puissance en agriculture. Si c’est un instrument d’influence, par le biais de sa capacité productive, alors je crois que la France est une puissance moyenne voire petite. Sa capacité céréalière peut quand même fournir quelques moyens de coopération, notamment dans son périmètre méditerranéen si déficitaire. En revanche, sa palette de productions de qualité, son inventivité agricole et sa façon de fabriquer les paysages sont autant d’éléments de séduction qu’en relations internationales on qualifie de soft power.
Quant à la disparition des fermes, c’est moins un problème politique que social, démographique et territorial. Le fait que la terre se re-concentre sous l’effet de la disparition de ces exploitations n’a pas la même incidence que dans des sociétés rurales où, on l’a vu, le déséquilibre foncier est politiquement déstabilisant. En revanche en termes de présence humaine, d’équilibre territorial, ce modèle pose problème. Le métier d’agriculteur est malheureusement devenu trop « repoussoir » pour entraver cette trajectoire de déprise humaine dans les campagnes. C’est là toute la nécessité de le « ré-enchanter » par des politiques agricoles et rurales ambitieuses.

Propos recueillis par Michel Bru

*Terres, pouvoirs et conflitsUne agro-histoire du monde par Pierre Blanc – Presses de Sciences Po. www.pressesdesciencespo.fr