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« Pour la France, la désagricolisation apparait comme un risque géoéconomique et géopolitique majeur : celui de la perte du statut de grande puissance agricole. »

Stéphane Dubois, professeur agrégé de Géographie en classes préparatoires aux grandes écoles au Lycée Blaise Pascal à Clermont-Ferrand.

Quelles sont les raisons qui ont amené l’agriculture française à être en souffrance aujourd’hui, jusqu’à fragiliser sa position stratégique d’exportateur de produits agricoles sur l’échiquier mondial ?
La France, malgré une capacité de production agricole intacte, n’a cessé de voir ses parts de marché reculer dans une agriculture mondiale au sein de laquelle la concurrence est toujours plus forte. Entre 2000 et 2014, sa part de marché passe de 8,3 % à 5 %.
Les raisons de cette situation-là sont plurielles. La première réside dans un marché agricole planétaire dans lequel certains pays s’affirment désormais comme des puissances productives à part entière. Ainsi, depuis 2011, le Brésil a ravi à la France le poste de 4ème exportateur agricole mondial et continue sa fulgurante marche agricole en avant. La France doit également compter avec le retour en force sur le devant de la scène commerciale de certains Etats. La Russie, longtemps éteinte sur le marché agricole mondial, lorgne la place de premier exportateur mondial de blé.
En outre, l’agriculture française est de plus en plus concurrencée sur des secteurs productifs qu’elle dominait très largement jadis et dans des aires commerciales où elle s’imposait. C’est tout particulièrement le cas des productions de haute qualité au sein même de l’Union européenne. Car pour la France, le marché européen est devenu une terre de féroces guerres agro-commerciales. Les Pays-Bas et l’Allemagne ont dépassé la France en tant que puissances agro-exportatrices. Et sur le créneau des produits agro-alimentaires labellisés, un pays comme l’Italie taille des croupières aux terroirs français : 20 % des exportations agro-alimentaires transalpines sont estampillées d’un label territorialisé (charcuteries, vins, fromages).
Par ailleurs, la France doit aussi composer avec les externalités commerciales négatives de certains choix géopolitiques. Les sanctions prises par l’Union européenne contre la Russie en 2014 dans l’affaire ukrainienne ont entraîné la fermeture du marché russe. Car Moscou a pris des mesures de rétorsion en mettant en place un blocus commercial contre les importations de produits agricoles venues de l’UE. Pour la France agricole, le manque à gagner n’est pas négligeable. En 2013, la France avait exporté pour 756 millions d’€ de produits agro-alimentaires vers la Russie, notamment dans trois secteurs majeurs : la viande de porc, les produits laitiers ainsi que les fruits et légumes.

Quelle analyse faites-vous des mutations du secteur de l’agriculture ?
L’agriculture française est aujourd’hui dans une phase de profonde transformation. Pour paraphraser la formule ancienne de Michel Debatisse, elle connaît d’une certaine façon une nouvelle révolution silencieuse, certes plus médiatisée mais aussi beaucoup plus douloureuse sur le plan social que celle des années 1960 (marquée par une modernisation rapide et une nette inflexion agro-industrielle) et ce dans une phase d’effondrement du nombre d’exploitations agricoles (350 000 aujourd’hui contre 1,6 million en 1970).Cette fragilisation sociale s’inscrit dans un contexte de net creusement des inégalités sociales entre les agriculteurs alors que globalement leurs revenus fléchissent.
Pour les plus faibles d’entre eux, la précarisation des destins agricoles est grave. En 2016, 20 % des agriculteurs français ne peuvent se verser un salaire et 30 % d’entre eux vivent avec moins de 350€ par mois (selon les chiffres de la MSA).
Parmi les grandes mutations agricoles actuelles, il faut également souligner l’intrusion de nouveaux acteurs dans le monde de la production. L’agriculture devient de plus en plus sociétaire et s’internationalise plus avant. L’un des exemples les plus récents et les plus exceptionnels réside dans l’achat, en 2017, de plus de 2 500 ha de terres par l’investisseur chinois Hongyang dans l’Indre et dans l’Allier.
Sur le plan territorial, l’une des évolutions majeures réside dans l’exacerbation des logiques d’échelles. D’un côté, les horizons productifs de nombreuses exploitations sont fixés sur l’échelle planétaire c’est-à-dire sur l’approvisionnement alimentaire des grands marchés internationaux. La recherche de la productivité maximale dans une logique d’abaissement des coûts de production reste alors un impératif catégorique pour gagner en compétitivité. En vis-à-vis, nombre d’exploitations travaillent strictement à très grande échelle, c’est-à-dire à l’échelle locale. C’est notamment le cas dans toutes les logiques commerciales de circuit court et/ou de vente à la ferme, par exemple en périphérie des villes.

L’ensemble de ces mutations est-elle à l’origine de ce que vous nommez processus de désagricolisation ?
Effectivement, la notion de désagricolisation renvoie à un processus complexe qui s’inscrit dans une série de mutations fragilisant les équilibres anciens du monde agricole. Ce processus relève à la fois d’un déclassement agricole non négligeable face aux autres puissances économiques alors que les campagnes elles-mêmes tendent à devenir moins agricoles (le cas d’école étant l’espace périurbain).
Ainsi, l’érosion des parts de marché de la France au sein du commerce agricole mondial est aussi un bon indice de la désagricolisation à l’œuvre. Le nombre d’exploitations continue de se réduire, les faillites d’exploitation augmentent (+4 % en 2016) alors que les superficies forestières et en friche progressent.
Par ailleurs, l’unité du monde agricole a volé en éclats : entre un éleveur à la tête d’une porcherie industrielle et un éleveur faisant du porc bio, les logiques de production et d’appréhension du métier d’agriculteur sont devenues diamétralement opposées. Il en résulte un télescopage complet des logiques à l’œuvre, entre d’un côté la quête des économies d’échelles couplée à la course à la concentration foncière et d’un autre côté les projets paysans d’agriculture de terroir.
En conséquence, la désagricolisation est un processus dont la dimension territoriale est fondamentale. Car ce processus est très sélectif. Il n’impacte pas de façon uniforme tous les bassins de production agricole ni l’ensemble des exploitations. Certains agrosystèmes de production sont plus directement frappés par des formes avérées de crise agricole. C’est notamment le cas de la plupart des campagnes aux logiques de production intensives (élevage laitier intensif du Grand ouest breton par exemple), directement aux prises avec la concurrence internationale. Et dans ces régions, les exploitations les plus fragiles s’avèrent finalement être les fermes familiales de taille moyenne et demeurant axées sur des logiques productives intensives et conventionnelles.
Finalement, la désagricolisation apparait comme un risque géoéconomique et géopolitique majeur : celui de la perte du statut de grande puissance agricole. Il est loin le temps où la France pouvait se targuer, jusqu’en 1995, d’être le second exportateur mondial de produits agro-alimentaires derrière les Etats-Unis. Elle doit aujourd’hui lutter pour se maintenir au 5ème rang mondial.
Toutefois, la désagricolisation n’est pas une fatalité. D’une part, elle implique une capacité de rebond de la part des acteurs du monde agricole afin d’éviter toute spirale de crise. A eux de trouver les stratégies idoines pour s’en sortir. D’autre part, la désagricolisation renvoie aussi nécessairement à un questionnement politique majeur. Faut-il la combattre, en soutenant avec détermination l’agriculture française, ou faut-il finalement simplement accompagner socialement un processus qui semble irréversible.

Que pensez-vous du rabotage du budget de la Pac, dont la France est la première bénéficiaire devant l’Allemagne ?
La politique agricole commune est l’objet depuis les années 1990 de remises en cause plurielles. Néanmoins la PAC est constamment restée, depuis les années 1960, un formidable outil de protection et de consolidation des agricultures européennes. Et en cela, elle mérite d’être défendue. D’autant que les agriculteurs européens se sont finalement docilement ajustées aux réformes de la PAC : l’élargissement vers l’Est européen de la construction européenne s’est fait à budget constant, l’écoconditionnalité des subventions est aujourd’hui actée par le biais des mesures agro-environnementales et les agriculteurs ont accepté la mutation partielle d’une politique strictement de soutien à l’agriculture (1er pilier financé par le FEAGA) en politique de développement rural (2ème pilier financé par le FEADER).
Mais force est de constater que les lignées posées en 2017 par la Commission européenne de la future PAC 2021-2028 – même si ses contours restent encore flous : il convient donc d’être prudent – annoncent une double rupture. La première réside dans une baisse substantielle des subsides alloués aux agricultures européennes (officiellement de 5 % selon les propositions de la Commission européenne). La deuxième rupture renvoie à un nouveau principe : la renationalisation des politiques agricoles. Les Etats récupéreraient alors une grande marge de manœuvre dans l’orientation des financements agricoles européens. Ce qui signifie dès lors que la PAC ne vise plus à une logique de convergence entre les systèmes agricoles européens mais contribue, au contraire, à une exacerbation des clivages intra-européens. La PAC pourrait n’être finalement qu’un cadre peu prégnant, se réduisant à une dotation financière que les Etats emploieraient à leur guise. La mise en concurrence des systèmes agricoles et de leurs exploitations risque logiquement de fortement s’accentuer – et entraîner possiblement de graves distorsions de concurrence entre les pays. Les filets de régulation posés par la PAC devraient alors s’amoindrir, dans une perspective de libéralisation accrue des agricultures européennes. D’ailleurs, la remise en cause des quotas laitiers en 2015 s’inscrivait déjà dans cette vision libre-marchéiste.

En mars 2019, le Royaume-Uni sortira de l’Union européenne. Quelles seraient, pour l’agriculture européenne et plus particulièrement la France, les conséquences d’une sortie sèche ?
La perspective du Brexit a déjà une conséquence objective. La réforme de la PAC qui entrera en vigueur à partir de 2021 est déjà directement impactée par le retrait britannique. En effet, les perspectives de réduction du budget de la PAC sont notamment légitimées par le manque à gagner (à hauteur de 10 milliards d’€) qu’implique la disparition de la contribution britannique au budget européen. Le départ britannique – justifiant la réduction de la voilure de la PAC – pourrait donc être synonyme de diminution accrue des revenus des agriculteurs français – de 1,4 % à 5,1 % selon le think tank Farm Europe.
Sur le plan commercial, le départ britannique implique également pour la France et ses partenaires la perte d’un importateur net (à hauteur de près de 50 milliards d’€) de produits agro-alimentaires. Les flux commerciaux entre le Royaume-Uni et l’Union européenne pourraient chuter, selon certaines estimations (notamment celles du CEPII), jusqu’à 62 %, dans la mesure où Londres, dans le cadre d’un « Brexit dur », pourrait d’une part accroître ses tarifs douaniers sur ses importations agricoles et, d’autre part, diversifier l’origine de ses approvisionnements agro-alimentaires.
Néanmoins, le Brexit peut aussi être une chance pour la France. Tout d’abord, Paris n’aura plus à payer à Londres le fameux « rabais britannique » obtenu jadis par Margaret Thatcher – cette contrepartie financière reversée au Royaume-Uni pour sa participation au budget européen et dont la France était le premier contributeur (1,6 milliard d’€ par an). En outre, la France doit profiter et du Brexit et de la réforme de la PAC pour restaurer plus avant son leadership agricole sur l’Europe. En effet, si elle veut maintenir sa puissance agricole, elle doit défendre la PAC – d’autant plus qu’elle en est la première bénéficiaire avec une enveloppe de 9,1 milliards d’€ par an (contre 6,4 pour l’Allemagne) – tout en la faisant évoluer vers plus de justice sociale et spatiale en aidant notamment l’ensemble des agriculteurs dans leur complète diversité. Car malgré ses défauts, la PAC demeure une politique ambitieuse, représentant 39 % du budget européen et qui, finalement, a toujours su évoluer. Depuis juin 2018, les négociations sur la réforme de la PAC ont donc été lancées sur la base de travail fixée par les propositions de la Commission européenne. La France a su attirer derrière elle 19 pays européens en désavouant le projet de réduction de 5 % du budget de la PAC et tout en acceptant le principe d’une renationalisation partielle de la PAC – mais sur son seul 2ème pilier. L’heure des grandes manœuvres agricoles a indéniablement sonné…

Propos recueillis par Michel Bru

Dernière parution : La France. Géographies d’un pays qui se réinvente, Bréal, 2018, 400 p.