Accueil L'entretien « La blockchain doit être démystifiée »

« La blockchain doit être démystifiée »

Aurélie Bayle, Déléguée à la protection des données du groupe be-ys et doctorante en droit privé sur la thématique blockchain 

Qu’est-ce que la blockchain ?

Aurélie Bayle : Au commencement de la blockchain était le Bitcoin : pas seulement un moyen d’acheter des choses illégales sur le darknet, il était en réalité un nouveau mode alternatif, non conventionnel, indépendant des institutions – les qualificatifs sont très nombreux – de paiement au sens large du terme.
Depuis, la blockchain a parcouru un long chemin et a vu ses cas d’usages se décupler, ne se réduisant plus seulement aux cryptomonnaies qui ont fait la une de la presse ces derniers temps.
Pour faire simple et reprendre un exemple que beaucoup ont donné avant moi, la blockchain est une base de données partagée, en somme un grand livre où l’on y inscrit de manière indélébile les transactions passées, ces dernières étant validées au préalable par les très nombreux membres du réseau. Pour autant, nous sommes au 21ème siècle et ce livre est devenu électronique et public. Chaque page constitue un « bloc », qui contient lui-même des transactions passées.
Aussi, ce dernier ne peut pas être détruit ni modifié rétroactivement, dans la mesure où chaque membre dispose d’une copie de l’historique des transactions mise à jour automatiquement à chaque nouvelle inscription. A chaque actualisation, le livre sait qui a quoi, depuis quand par rapport à l’origine de la chaîne de blocs, et ce de manière certaine et inaltérable.

Il existe des blockchains publiques, à l’image du Bitcoin, où tout le monde peut accéder, mais il existe aussi des blockchains privées et hybrides, mais c’est ensuite entrer bien plus dans les détails.

En quoi va-t-elle révolutionner des secteurs de l’économie ?

Aurélie Bayle : Ma réponse tient ici en deux points : la blockchain va effectivement apporter sa griffe aux secteurs de l’économie, mais pas que ! Aussi, ce n’est peut-être pas une « révolution », ce mot est employé à tort et à travers et est un peu fort, mais la blockchain va permettre un virage dans bien des secteurs, c’est chose sûre !

En ce qui concerne le cadre purement économique, la blockchain va effectivement marquer un virage conséquent où chacun devient acteur du secteur et peut vérifier les transactions et mouvements effectués. Il ne s’agit pas simplement d’un renouveau technologique avec un nouveau mode d’automatisation, il s’agit de donner une nouvelle place à l’individu et un tout nouveau pouvoir grâce à la désintermédiation. Pour l’instant, il ne faut pas tomber dans l’extrême pour autant et s’imaginer se passer des banques (et autres tiers de confiance) la semaine prochaine, il reste encore une large marge de maturité que la technologie doit acquérir, et une pédagogie pour ses utilisateurs.

Pour ce qui est des autres secteurs, on retrouve un écosystème au service de l’évolution, et qui place surtout l’individu en souverain : on trace qui a accès à nos données, on vérifie que nos données médicales sont effectivement utilisées à des fins de recherche, on partage l’électricité produite grâce aux panneaux solaires et on est rémunéré pour ce faire, on lutte contre la fraude aux diplômes avec une authentification made in blockchain, on vérifie la traçabilité des denrées alimentaires, et encore tellement d’autres cas d’usages !

La blockchain n’est pas un ennemi technologique réservé aux geeks qui manipulent du code du matin au soir, au contraire, elle doit être démystifiée, accessible, et j’irais même jusqu’à l’extrême en disant qu’elle doit être utilisée sans même se voir, sans parfois même en parler à l’utilisateur final, tout en servant ses intérêts. Elle n’a pas que des finalités spéculatives et c’est effectivement ce type de cas d’usages qui se développent de plus en plus pour créer le monde de demain.

Quel est votre regard de juriste sur cette technologie ?

Aurélie Bayle : Pour être honnête, au tout début, la blockchain m’est apparue comme très obscure. Je m’y intéresse depuis plusieurs années maintenant, et j’ai pensé au départ à un cas très spécifique que le Droit allait avoir beaucoup de difficultés à appréhender. Finalement, au fur et à mesure de ma progression dans l’appréhension de la technologie, j’ai rationalisé et recadré mes raisonnements.

La blockchain n’est pas une zone de non-droit comme beaucoup d’articles ont pu le laisser penser. Le Droit commun peut déjà pallier un grand nombre de problématiques, et le droit spécifique se construit progressivement, comme le démontrent l’ensemble des initiatives du législateur ces derniers mois. Après, il est vrai qu’il reste encore pas mal de problématiques juridiques qu’il faudra régler progressivement pour laisser murir cette technologie dans un environnement propice. Sur ce point, je fais notamment référence à la reconnaissance de sa valeur probatoire, ou bien ses frictions avec les réglementations en termes de protection des données, ou encore de la qualification des cryptomonnaies au sens du droit bancaire, et bien d’autres. Pour autant, je ne suis pas inquiète sur ces aspects, je sais que les différentes institutions se sont saisies de la question et ne tarderont pas à faire émerger une réglementation suffisamment précise et libérale pour laisser éclore cette merveilleuse technologie.